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Joseph Bertrand - D'Alembert

une union et une égalité parfaite nous auraient peut-être privés. De l'idée de vertu l'homme s'élève à
comprendre la spiritualité de l'âme, l'existence de Dieu et nos devoirs envers lui.»

Malgré l'intérêt de ces hautes vérités, il ne faut pas, comme on l'a dit plaisamment, que le corps soit la
dupe de l'immortalité de l'âme.

Telle est l'origine de l'agriculture, de la médecine et des arts nécessaires. Avides de connaissances utiles,
les premiers hommes ont dû écarter d'abord toute spéculation oisive; mais l'étude de la nature entreprise

pour nous donner le nécessaire fournit avec profusion à nos plaisirs. La satisfaction d'apprendre des

vérités même inutiles est une espèce de superflu qui supplée à ce qui nous manque. En recueillant ce

superflu pour goûter l'amusement qui s'y attache, l'esprit humain rencontre la physique et la mécanique,

et l'abstraction des propriétés sensibles autres que l'étendue fait naître la géométrie.

Cette science est le terme le plus éloigné où la contemplation des propriétés de la matière puisse nous
conduire, et nous ne pourrions aller plus loin sans sortir de l'univers matériel; mais telle est la marche de

l'esprit dans ses recherches, qu'après avoir généralisé les perceptions, il revient sur ses pas, recompose de

nouveau les perceptions mêmes, et en forme peu à peu et par gradation des êtres réels qui sont l'objet

immédiat et direct de nos sensations. La physique mathématique, l'astronomie et, quand le raisonnement

se trouve impuissant à tout enchaîner, la physique expérimentale, sont nées de ce mouvement rétrograde

fait par l'esprit.

Entre les limites très éloignées de nos «connaissances certaines, dont l'une est l'idée de nous-même et
l'autre cette partie des mathématiques qui a pour objet les propriétés générales des corps, se trouve un

intervalle immense ou l'intelligence suprême semble avoir voulu se jouer de la curiosité humaine, tant par

les nuages qu'elle y a répandus sans nombre que par quelques traits de lumière qui semblent échapper de

distance en distance pour nous attirer.

«La nature de l'homme, dont l'étude est si nécessaire, est un mystère impénétrable à l'homme même
quand il n'est éclairé que par la raison seule.

«Rien ne nous est donc plus nécessaire qu'une religion révélée qui nous instruise sur tant de divers objets.
Destinée à servir de supplément à la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui était

caché, mais elle se borne à ce qu'il nous est absolument nécessaire de connaître. Le reste est fermé pour

nous et apparemment le sera toujours. Quelques vérités à croire, un petit nombre de préceptes à pratiquer,

voilà à quoi la religion révélée se réduit: néanmoins, à la faveur des lumières qu'elle a communiquées au

monde, le peuple même est plus ferme et plus décidé sur un grand nombre de questions intéressantes que

ne l'ont été toutes les sectes de philosophes.»

Les lecteurs de l'Encyclopédie étaient prévenus. Ces lignes marquent aussi franchement qu'on pouvait le
faire sans imprudence tout le programme théologique; pour un pas de plus dans cette voie la porte se

serait fermée.

Quelquefois cependant, mais avec moins de légèreté, d'Alembert imite le tour habituel de Voltaire.
«D'ailleurs, dit-il plus loin, quelque absurde qu'une religion puisse être (reproche que l'impiété seule peut

faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent. Lors même qu'ils enseignent la vérité,

ils se contentent de la montrer sans forcer personne à la connaître.»

L'avantage que les hommes ont trouvé à étendre la sphère de leurs idées soit par leurs propres efforts, soit
par le secours de leurs semblables, leur a fait penser qu'il serait utile de réduire en art la manière même

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