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Joseph Bertrand - D'Alembert

nombre d'idées?

On l'accordera sans peine.

Les sens sont nécessaires assurément. Tout vient-il d'eux? et qu'entend-on par là?

Les sens des animaux valent les nôtres pour le moins: la source des idées pour eux n'est donc pas moins
riche que pour nous. Pourquoi n'arrivent-ils pas à nous égaler? Helvétius a fait l'objection et trouvé la

réponse. Les animaux n'ont pas de mains.

L'idée du moi est la première. La première chose que nos sensations nous apprennent, c'est notre
existence. Les sensations sont-elles indispensables? Pourrait-on concevoir un être intelligent dépourvu,

faute de sensations, du sentiment de sa propre existence?

Après avoir connu notre propre existence, nous devons à nos sensations la connaissance des objets
extérieurs et, parmi eux, celle de notre corps; un sentiment irrésistible nous fait croire à la réalité de ces

objets. D'Alembert, à l'appui de cette idée, propose un singulier argument.

N'ayant aucun rapport, dit-il, entre chaque sensation et l'objet qui l'occasionne ou du moins auquel nous
le rapportons, il ne paraît pas qu'on puisse prouver par le raisonnement de passage possible de l'un à

l'autre. Il n'y a qu'une espèce d'instinct plus sûr que la raison même qui puisse nous forcer à franchir un si

grand intervalle.

N'est-on pas tenté de traduire ainsi: la croyance à la réalité des objets extérieurs n'est pas justifiable par la
raison; elle n'en est que plus certaine?

Toutes les routes conduisent d'Alembert au scepticisme. Il ne lui semble pas qu'on puisse avoir d'idée
distincte, moins encore d'idée complète ni de la matière ni d'autre chose. «Quand je me perds dans mes

réflexions à ce sujet, écrivait-il vingt ans plus tard, ce qui m'arrive toutes les fois que j'y pense, je suis

tenté de croire que tout ce que nous voyons n'est qu'un phénomène qui n'a rien, hors de nous, de

semblable à ce que nous imaginons, et j'en reviens toujours à la question du roi indien: Pourquoi y a-t-il

quelque chose?»

Le grand Ampère, qui, plus souvent que d'Alembert et avec plus de confiance et plus d'espoir, aimait à
s'égarer dans les ténèbres de la métaphysique, trouvait aussi la différence entre les phénomènes et

les noumènes difficile et incertaine.

La question change de nom sans avancer d'un pas. C'est le problème du moi et du non-moi. Quand les
savants s'embarrassent pour le résoudre, on pourrait leur répondre, en parodiant le vers d'un grand poète:

Il faut pour l'ignorer avoir fait ses études.

L'étude des objets extérieurs est le premier soin de l'homme: elle a pour origine la nécessité de garantir
notre propre corps de la douleur et de la destruction. Il faut donc, avant tout, chercher ce qui nous est

utile ou nuisible. Cette recherche nous révèle nos semblables et nous sommes attirés vers eux.

L'explication du rapprochement des hommes est étrange, il faut l'avouer. Mais ce qui suit l'est plus
encore. L'homme cherche l'homme, on en convient sans peine; mais que trouve-t-il? L'injustice et le vice,

dont la vue lui enseigne la justice et la vertu. «Le mal que nous éprouvons par les vices de nos

semblables, produit en nous la connaissance réfléchie des vertus opposées, connaissance précieuse dont

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