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Joseph Bertrand - D'Alembert

Diderot, dont l'influence fit partager à d'Alembert la tâche immense de l'Encyclopédie, avait avec lui,
malgré la grande différence de caractère et de talent, un fonds d'idées communes qui les rapprochaient et

pouvaient maintenir leur amitié. Libres tous deux de toute ambition, avec la même ardeur pour l'étude et

pour les travaux de l'esprit, ils étaient également curieux de science, d'art, de littérature, de philosophie,

en enveloppant dans un même scepticisme toutes les questions qui, de près ou de loin, appartiennent à la

théologie. L'exemple de leur vie et de leur noble caractère peut servir d'argument sans réplique à qui

voudra convaincre les esprits les plus prévenus que la bonté, le dévouement, le désintéressement et la

vertu ne sont l'apanage d'aucune secte, le privilège d'aucune croyance.

L'Encyclopédie fut d'abord une entreprise de librairie. Les polémiques religieuses n'inspiraient à
d'Alembert qu'éloignement et dédain. Satisfait de penser librement, il ne demandait aux autres que la

tolérance, mais il la voulait pour lui-même et pour tous. C'était une déclaration de guerre.

L'Encyclopédie anglaise de Chambers, à Londres, enrichissait les éditeurs. Le premier projet était de la
traduire. Diderot avait fait ses preuves. Il ne traduisait pas, il transformait. En prêtant à un auteur obscur

l'éclat de son propre style et la hardiesse de ses pensées, il ne trahissait que lui-même; sa plume infidèle

ne pouvait rien écrire de médiocre.

La tâche, même restreinte au programme primitif, était immense. En s'associant d'Alembert d'abord, puis
une petite armée, dont il devint l'âme, Diderot ne prévoyait pas la campagne retentissante qu'il devait

diriger. D'Alembert, soucieux de son repos, aurait refusé de s'y associer.

Le prospectus de l'Encyclopédie lui donnait pour titre:

Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers.

L'ordre alphabétique était adopté.

On comprend mal la convenance d'associer le tableau des idées et du savoir humain à une série d'articles
se succédant sans ordre ni méthode.

Les éditeurs pensaient autrement, et le discours préliminaire, en assignant dans chaque science la place
de chaque question, et à chaque science sa place dans le développement de l'esprit humain, devait

corriger, en instruisant le lecteur, le défaut de méthode accepté pour la commodité des recherches. Un

chef-d'oeuvre d'ailleurs est toujours bienvenu. Diderot en attendait un de d'Alembert. Uniquement

soucieux de l'intérêt de l'oeuvre, au-dessus, par son caractère, de la vanité et même de l'orgueil, il lui

importait surtout de préparer un succès à son ami.

Le discours préliminaire servant de préface à l'Encyclopédie contient, dit d'Alembert, la quintessence des
connaissances mathématiques, philosophiques et littéraires acquises par vingt années d'études. Il fait ainsi

remonter ses méditations au jour de son entrée au collège des Quatre-Nations.

Le discours contient deux parties distinctes: l'exposition détaillée de l'ordre dans lequel sont nées les
diverses branches du savoir humain, et le tableau historique du progrès depuis la Renaissance jusqu'à nos

jours. Le premier problème est insoluble. Nous ne savons les origines en aucun genre. Il faut donc

deviner. On est certain de proposer des vérités douteuses, certain aussi de n'être pas convaincu d'erreur.

Toutes nos connaissances viennent par les sens, tel est le point de départ de d'Alembert. La précision
n'est qu'apparente, l'assertion est vague. Veut-on dire qu'un aveugle, sourd et muet de naissance,

dépourvu des organes du toucher, nourri par une sonde, n'acquerrait, s'il pouvait vivre, qu'un bien petit

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