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Joseph Bertrand - D'Alembert

Lorsque l'Académie choisit l'abbé Bossut, géomètre estimable, auteur d'une très bonne histoire des
mathématiques, d'Alembert écrit en annonçant ce choix:

«Nous avions pourtant grand besoin de géomètres.» Deparcieux, homme à projets utiles, que Voltaire a
appelé grand géomètre, est caractérisé par d'Alembert comme un de ces hommes qu'il est bon d'avoir

dans les Académies afin que les gens en place soient persuadés qu'elles sont bonnes à quelque chose.

D'Alembert d'ailleurs - c'est à la fois une explication et une excuse - n'épargne pas à ses propres ouvrages
ses jugements dédaigneux ou sévères. «Je m'amuse, écrit-il à Lagrange, à faire imprimer deux volumes

d'opuscules qui comprennent tous les rogatons géométriques que j'imprime, pour m'en débarrasser,

comme les femmes qui épousent leurs amants pour s'en défaire.»

Je ne quitterai pas la correspondance entre d'Alembert et Lagrange sans y relever un trait piquant qui
trouverait difficilement place ailleurs.

D'Alembert protégeait et aimait le jeune Lagrange; il avait, lors d'un voyage de Turin à Paris,
recommandé le grand géomètre à son ami Voltaire, dont le domaine des Délices se trouvait sur la route.

Le jeune protégé de d'Alembert, accueilli gracieusement par l'auteur de la Henriade, de

Zaïre
, de l'Essai sur les moeurs et de Candide, il y en avait pour tous les goûts, ne
parut nullement ébloui. Il écrit à d'Alembert: «J'ai passé par Genève, comme je me l'étais proposé, et, à la

faveur de votre recommandation, j'ai eu l'honneur de dîner chez Monsieur de Voltaire, qui m'a fait un très

gracieux accueil. Il était ce jour-là en humeur de rire et ses plaisanteries tombaient toujours, comme de

coutume, sur la religion, ce qui amusa beaucoup toute la compagnie. C'est, en vérité, un original qui

mérite d'être vu.»

Voltaire n'a pas même remarqué le géomètre; le nom de Lagrange dans ses lettres n'est pas prononcé. On
l'aurait bien surpris en lui prédisant que ce jeune homme insignifiant, qui le trouvait curieux à voir,

occuperait dans l'histoire de l'esprit humain une place plus haute sinon plus grande que la sienne.

L'esprit de d'Alembert est complexe, mais son coeur est facile à connaître. L'effort nécessaire pour la
dissimulation dépassait ses forces. Ses amitiés, ses amours, ses dédains et ses haines, son incrédulité et

son scepticisme étaient connus de quiconque l'approchait, et lorsque, désireux de tranquillité, il prenait la

résolution d'être correct et prudent, il ne tardait pas à rire de lui-même, comme il voulait rire de Tout.

CHAPITRE III. D'ALEMBERT ET L'ENCYCLOPÉDIE

Dans la satire trop vantée de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et injuste fortune, les vers
ingénieusement méchants sont presque tous demeurés célèbres, on a souvent cité le trait lancé au froid

d'Alembert:

...Chancelier du Parnasse, Qui se croit un grand homme et fit une préface.

On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient d'illustre, les envieux s'inclinaient devant
lui. Sa gloire était certaine, il ne pouvait fermer les yeux à l'évidence, il était grand, jamais il ne fut fier.

Simple et sans prétentions, il comprenait tout et s'intéressait à tout. Son rire étincelant bravait les lois du
décorum; prompt à saisir les ridicules, habile à les imiter, excellent mime, quelquefois bouffon,

d'Alembert se plaisait à l'étonnement de ceux qui mesurent l'importance d'un personnage à la dignité de

ses manières.

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