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Joseph Bertrand - D'Alembert

Il écrivait plus tard à Lagrange: «Depuis que je vous ai écrit, j'ai acquis une dignité, celle de secrétaire de
l'Académie française, vacante par la mort de mon ami Duclos. Cette place n'est pas fort avantageuse,

mais en récompense elle donne peu de besogne à faire, ce qui me convient fort dans l'état où je suis. Il

n'en est pas de même de la place de secrétaire de notre Académie des sciences, qui vraisemblablement ne

tardera pas à vaquer, et que je travaille à faire retomber à notre ami Condorcet qui la remplira

merveilleusement.»

D'Alembert, élu à l'Académie française en 1755, sans jamais délaisser la science, portait depuis
longtemps vers les lettres, la philosophie et les polémiques de parti la plus grande part de son activité. Le

dévouement de d'Alembert pour ceux qu'il aimait était sans limite et toujours prêt, mais il aimait peu de

monde. Jovial et familier avec les indifférents, il avait le don de leur plaire, les traitait en amis sans

s'engager à rien, et sa verve satirique, qui souvent dépassait sa pensée, prenait en s'exerçant sur eux

l'apparence d'une trahison.

Il se plaisait peu parmi ses confrères de l'Académie des sciences et, sans vouloir s'en faire des ennemis,
parlait souvent d'eux comme s'ils l'avaient été.

Sa correspondance avec Lagrange est toute scientifique; l'Académie des sciences y semble occuper le
centre de ses pensées et de sa vie. Dans la liberté d'un commerce intime, il dit sans y attacher

d'importance ce qu'il pense de chacun. Le secrétaire perpétuel, Grandjean de Fouchy, dont il destine la

succession à son ami Condorcet, est négligent et inepte. L'épithète de Viédaze semble faite pour lui

comme celle de: aux pieds légers, pour Achille. Quand le nom de Lalande se rencontre sous sa plume,

une épithète injurieuse le précède ou le suit. Les éditeurs de la correspondance ont remplacé l'une d'elles

par des points; nous imiterons leur réserve. Lagrange, en apprenant par un tiers la réconciliation de

d'Alembert avec celui qu'il traitait si mal, marque un étonnement bien naturel. D'Alembert lui répond: «A

propos de Lalande, il est vrai que nous sommes raccommodés parce qu'il en a témoigné un grand désir et

qu'au fond je suis bon diable». Le mot est très juste; d'Alembert a des colères et des mots piquants, il dit

sur tous toute la vérité, mais n'en veut à personne.

Le vaniteux Fontaine, quoi qu'en ait dit Diderot, n'était ni estimé ni aimé de d'Alembert. Il en parle
souvent avec dédain, et quand il annonce sa mort à Lagrange, c'est avec plus que de l'indifférence.

«Monsieur Fontaine est mort dans un état fort misérable, accablé de dettes et même ruiné; le tout par sa

faute et pour avoir eu la vanité de vouloir être seigneur de paroisse et d'avoir acheté pour cela une terre

qu'on lui a vendue un prix fou et qu'il n'a pas pu payer.

«C'était un homme de génie, mais d'ailleurs un fort vilain homme. La société gagne à sa mort encore plus
que la géométrie n'y perd.» Fontaine n'était pas un homme de génie, d'Alembert le savait bien, mais il

fallait aiguiser la pointe de l'épigramme.

Lagrange répond:

«J'ai été fort touché de la mort de M. Fontaine et surtout des circonstances qui l'ont accompagnée,
quoiqu'il se fût déchaîné contre moi sans rime ni raison. Le souvenir de ses anciennes bontés pour moi

m'empêchait cependant de lui vouloir du mal.»

Les traits lancés par d'Alembert contre ses confrères sont continuels. Lorsque Lagrange est nommé
associé étranger de l'Académie des sciences, une voix manque à l'unanimité. C'est celle d'un médecin

nommé Hérissent, «très plat sujet et bien méchant bougre».

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