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Joseph Bertrand - D'Alembert

- Vous donniez des leçons de mathématiques.

- Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous voulez en venir?

- Justement.

- J'apprenais en montrant aux autres et j'ai fait quelques bons élèves.»

D'Alembert, en cela comme sous beaucoup d'autres rapports, dissemblait de son ami Diderot:
Diderot enseignait les mathématiques sans les savoir; d'Alembert les savait, mais n'a jamais voulu vendre

une heure de son temps.

«Demandez, dit ailleurs à Diderot le neveu de Rameau, son cynique interlocuteur, demandez à votre ami
d'Alembert, le coryphée de la science mathématique, s'il serait trop bon pour en faire les éléments.»

D'Alembert ne se posait pas la question, jamais il n'a formé d'élève, et jamais, dans le désir d'être compris

des intelligences paresseuses et rebelles, il n'a fait effort pour être, comme disait Descartes,

transcendentalement clair.

On raconte qu'un jeune homme abordant le calcul différentiel y rencontrait des contradictions qui, s'il est
mal enseigné, peuvent réellement s'y trouver. Il osa consulter d'Alembert, illustre déjà et, comme disait

Diderot, coryphée admiré des sciences mathématiques. La réponse est restée célèbre: «Allez en avant, la

foi vous viendra».

Ce mot brillant, mais dépourvu de toute vérité, explique assez bien les défauts de d'Alembert. Il se
réserve d'éclairer chaque page par la lecture de la suivante; c'est ce qu'on appelle manquer de méthode.

Si d'Alembert n'avait pas toujours dans ses compositions géométriques le style net et précis d'Euclide, il
réunissait à un haut degré, avec une réputation toujours croissante, les qualités désirées dans un secrétaire

perpétuel de l'Académie des sciences. Trop jeune pour remplacer Fontenelle, il aurait été, s'il l'avait

voulu, le successeur de Mairan ou celui de Grandjean de Fouchy. Plusieurs fois dans sa correspondance il

fait allusion pour les démentir aux bruits répandus à ce sujet. La voix publique une première fois le

désignait pour remplir une place que le titulaire n'avait pas le désir de quitter. D'Alembert ne pouvait

admettre qu'on lui prêtât de telles intentions. Il écrivait à Mme du Deffant, amie dévouée de celui qui,

bien ou mal, comme dit d'Alembert, occupait la place:

«Je suis toujours et plus que jamais dans les dispositions où vous m'avez vu de ne rien demander; je ne
pense point du tout, et n'ai jamais pensé à la place de secrétaire de l'Académie des sciences, je serais très

fâché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit bien ou mal. Je ne veux point non plus

aller sur les brisées de Montigny qui, je crois, pense à cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson,

sous sa figure, dispose du titulaire; si j'ai fait la préface de l'Encyclopédie, ç'a été pour contribuer de mon

mieux au bien de l'ouvrage; à l'égard des deux éloges (allégués comme preuve de sa candidature), je ne

les ai faits que parce que les auteurs du Mercure me les ont demandés. Je n'ai eu dans tout cela

aucune vue d'intérêt et de fortune et point d'autre que de prouver qu'on peut être géomètre et avoir le sens

commun.

«Êtes-vous contente à présent, madame, et me condamnerez-vous sur la parole de M. Simard, car, selon
ce que l'abbé Canaye m'écrit, je vois que vous êtes fort en colère. Je lui pardonne cette démarche, parce

qu'il n'a point eu envie de me désobliger; je vous pardonne même de l'avoir cru, mais je ne vous

pardonnerais pas de le croire encore.»

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