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Joseph Bertrand - D'Alembert

petit nombre des décès, fort inférieur, suivant les renseignements les plus certains, à celui qu'on avait
proposé d'abord en conseillant pourtant de braver le danger.

Sur deux cents inoculés, avait dit Daniel Bernouilli, il en meurt un en moyenne dans le mois qui suit
l'opération.

Si cela était vrai, répond d'Alembert, il faudrait laisser chacun libre. «Chacun, comme dit Pantagruel,
serait arbitre de ses propres pensées et de soy-même prendrait conseil»; mais le chiffre est exagéré. Les

précautions chaque jour mieux connues ont rendu le nombre des victimes dix fois moindre et pourront le

réduire encore.

Sans insister sur ces chiffres douteux, la thèse qu'il soutient est celle-ci:

L'évaluation de la vie moyenne n'a pour une telle question rien qui soit décisif. Il n'est pas vrai que, la vie
moyenne étant supposée, par exemple, de vingt-cinq ans pour les hommes de trente ans bien portants,

toute innovation qui la portera à vingt-sept ans doive être acceptée comme un avantage.

Supposons, pour écarter toute hésitation, que la petite vérole soit la seule maladie mortelle; on sait guérir
toutes les autres; quiconque ne meurt pas de celle-là atteindra l'âge de cent ans. Les ravages de cette

maladie unique sont cependant terribles; ils réduisent de quatre-vingts ans à soixante la vie moyenne d'un

homme de vingt ans. L'inoculation - c'est l'hypothèse - fait mourir, le lendemain du jour où elle est

pratiquée, le cinquième de ceux qui s'y exposent. La vie moyenne, si tous se font inoculer à vingt ans,

s'élèvera - le calcul est facile - de soixante ans à soixante-quatre. Qui oserait cependant, dans de telles

conditions, je ne dis pas conseiller, mais pratiquer l'opération? Quel médecin consentirait à se présenter

dans une ville, offrant à mille habitants jeunes et bien portants d'accroître de quatre ans leur vie moyenne,

en se faisant accompagner de deux cents cercueils destinés à recevoir le lendemain ceux qui n'auront pas

acquis la certitude de vivre cent ans?

L'accroissement de la vie moyenne semblerait fort indifférent. Devant la crainte de mourir demain, quels
que soient les raisonnements, disparaissent toutes les espérances et toutes les craintes relatives aux

quatre-vingts années qui suivent.

D'Alembert dans ses écrits mathématiques manque d'élégance et de clarté. Comment ce savant universel,
nourri aux études classiques, habile à disserter spirituellement et avec éloquence sur les sujets les plus

divers, cet écrivain célèbre pour la vigueur et la précision de son style, perd-il son habileté et sa grâce en

rédigeant ses belles découvertes? Je hasarderai une explication. D'Alembert à aucune époque de sa vie

n'a voulu être professeur. Au sortir du collège et pendant ses études en droit, grâce aux 1200 livres

léguées par son père, il diminuait, en la partageant, la gêne de ses parents adoptifs. Leur ordinaire de

pauvres artisans suffisait à la simplicité de ses goûts. Résigné comme son ami Diderot à revêtir souvent

un costume en désaccord avec la saison, il n'a jamais consenti comme lui à échanger son temps contre un

salaire. Diderot nous apprend sans embarras que, profitant de toute occasion, il enseignait pour gagner le

pain quotidien les sciences aussi volontiers que les lettres.

«Que faisiez-vous dans l'allée des Soupirs?

- Une assez triste figure.

- Au sortir de là vous battiez le pavé.

- D'accord.

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