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Joseph Bertrand - D'Alembert

académies depuis longtemps rejettent avec dédain, sans en avoir pris connaissance, toute annonce d'une
solution nouvelle. Le problème est classé comme insoluble. Archimède l'a résolu pourtant, précisément

comme d'Alembert a résolu celui du mouvement de la lune, et, depuis deux mille ans, quiconque ne se

contente pas de l'exactitude acquise peut, sans effort d'esprit, trouver, autant qu'il lui plaît, de nouveaux

chiffres exacts et certains. Le rayon du cercle étant donné, la surface est connue avec une précision

illimitée; on peut partager un millimètre carré en un million de parties égales, et chaque partie, de

nouveau, en un million de parties nouvelles, recommencer cinquante fois la division; le résultat

imperceptible de toutes ces opérations de l'esprit restera, si le calculateur le veut, supérieur à l'erreur

commise. Que demande-t-on de plus? Pourquoi traiter d'insoluble un problème si parfaitement résolu? La

réponse est bien simple: le géomètre veut une erreur nulle. Entre zéro pour lui et l'extrême petitesse,

d'après les règles du jeu qu'il veut jouer, il y a un abîme. Une solution n'est pas plus ou moins parfaite,

elle est exacte ou inexacte. L'histoire du problème des trois corps est semblable.

Les travaux mathématiques de d'Alembert sont innombrables. Nous ne pouvons en faire le résumé. Il est
impossible même de citer ceux qui pourraient, en l'absence de tout autre titre, assurer à son nom une

place élevée dans l'histoire de la science. Ses études sur les cordes vibrantes sont du nombre.

Taylor avant d'Alembert avait résolu le problème; Euler, Bernouilli et Lagrange s'y sont exercés après
lui. Après de longues et subtiles discussions, leur désaccord a souvent subsisté.

Une gloire incontestable reste à d'Alembert: il a créé à l'occasion de ce problème de physique une
méthode nouvelle d'analyse. D'Alembert est le créateur de la théorie si féconde des équations aux

dérivées partielles.

Il faut dire toute la vérité. L'esprit de d'Alembert, ingénieux et profond sur toutes les parties de la science,
se refusait sur l'une d'elles aux démonstrations les plus claires. Il a toujours repoussé les principes du

calcul des probabilités, et, dans ses discussions plusieurs fois répétées avec Daniel Bernouilli, la postérité

ne peut refuser à son illustre adversaire l'avantage d'avoir eu raison sur tous les points.

Malgré les travaux de Pascal, d'Huygens et de Jacques Bernouilli, d'Alembert refuse de voir dans le
calcul des probabilités une branche légitime des mathématiques. Le problème qui fut le point de départ

de ses doutes et l'occasion de ses critiques est resté célèbre dans l'histoire de la science sous le nom de

«problème de Saint-Pétersbourg». On suppose qu'un joueur, Pierre, jette une pièce en l'air autant de fois

qu'il faut pour amener face. Le jeu s'arrête alors et il paye à son adversaire Paul, 1 franc s'il a suffi de

jeter la pièce une fois, 2 francs s'il a fallu la jeter deux fois, 4 francs s'il y a eu trois coups, puis 8 francs,

16 francs, et ainsi de suite en doublant la somme chaque fois que l'arrivée de face est retardée d'un coup.

On demande combien Paul doit payer équitablement en échange d'un tel engagement?

Le calcul fait par Daniel Bernouilli, qui avait proposé le problème, exige que l'enjeu de Paul soit infini.
Quelque somme qu'il paye à Pierre avant de commencer le jeu, l'avantage sera de son côté; tel est le sens

du mot infini. Ce résultat, quoique rigoureusement démontré, semble contraire aux indications du bon

sens. Aucun homme raisonnable ne voudrait payer cent francs les promesses de Pierre.

L'esprit de d'Alembert, pour repousser ce paradoxe, rejetait avec dédain les principes qui y conduisent, en
proposant, pour en nier la rigueur et en contester l'évidence, les raisonnements les moins fondés et les

plus singulières objections. Il refuse, par exemple, aux géomètres le droit d'assimiler dans leurs

déductions cent épreuves faites successivement avec la même pièce à cent autres faites simultanément

avec cent pièces différentes. «Les chances, dit-il, ne sont pas les mêmes dans les deux cas», et la raison

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