bibliotheq.net - littérature française
 

Joseph Bertrand - D'Alembert

après la publication de l'écrit dans lequel Bradley présenta sa découverte, d'Alembert fit paraître son
traité de la précession des équinoxes, ouvrage aussi remarquable dans l'histoire de la mécanique céleste et

de la dynamique, que l'écrit de Bradley dans les annales de l'astronomie.»

D'Alembert en suivant sa voie devait rencontrer les plus grands problèmes de la mécanique céleste. Les
questions depuis Newton étaient nettement posées, et nul mieux que lui n'était préparé à la lutte. Le traité

de dynamique de d'Alembert est l'annonce et en quelque sorte le prologue de la mécanique analytique,

chef-d'oeuvre de Lagrange. Les écrits de d'Alembert sur le système du monde forment un traité de

mécanique céleste dans lequel Laplace, qui l'a loyalement reconnu, a largement et fructueusement puisé.

D'Alembert a repris la théorie de la lune esquissée seulement par Newton. Le problème appartenait à

tous; si Clairaut et Euler, en l'abordant en même temps que lui, y ont rencontré les mêmes succès, il faut

se garder d'en conclure qu'il fût facile. Newton y avait échoué, et les forces réunies des trois nouveaux

athlètes ont laissé à leurs successeurs un vaste champ à parcourir. Les observations se perfectionnent;

après les degrés sont venues les minutes, après les minutes les secondes, et aujourd'hui les dixièmes de

seconde. Les calculateurs prétendent tout expliquer et y réussissent; c'est en astronomie surtout que les

détails sont la pierre de touche des théories. L'accord dans la théorie de la lune n'a pas été immédiat, et

l'observation, en démentant d'abord le calcul, a éveillé de grandes émotions et provoqué d'ardentes

discussions.

Diderot ne faisait qu'en rire et, sans rien entendre à la question, se faisait lire en la discutant. «Ce qu'il y a
d'utile en géométrie peut, disait-il, s'apprendre en six mois. Le reste est de pure curiosité.»

Cela est vrai sans doute. Mais la poésie, la peinture, la métaphysique et bien d'autres produits de l'activité
humaine sont aussi de pure curiosité; si l'on doit pour cela les envelopper dans un même dédain, la

barbarie deviendra l'idéal des sages et le voeu des gens sensés. «Il n'existe dans la nature, ajoute Diderot,

ni surface sans profondeur, ni ligne sans largeur, ni point sans dimensions, ni aucun corps qui ait cette

régularité hypothétique du géomètre Dès que la question qu'on lui propose le fait sortir de ses

suppositions, dès qu'il est forcé de faire entrer dans la solution d'un problème l'évaluation de quelques

causes ou qualités physiques, il ne sait plus ce qu'il fait.»

«Si le calcul s'applique si parfaitement à l'astronomie - c'est toujours Diderot qui parle - -c'est que la
distance immense à laquelle nous sommes placés des corps célestes réduit leurs orbes à des lignes

presque géométriques. Mais prenez le géomètre au toupet et approchez-le de la lune d'une cinquantaine

de diamètres terrestres: alors, effrayé du balancement énorme et des terribles alternatives du globe

lunaire, il trouvera qu'il y a autant de folie à lui proposer de tracer la marche de notre satellite dans le ciel

que d'indiquer celle d'un vaisseau dans nos mers quand elles sont agitées par la tempête.»

L'imagination de Diderot le sert mal. Les géomètres ont depuis le traité de d'Alembert perfectionné sans
cesse les calculs dont il a nettement donné le principe. Glairaut et Euler ses contemporains, Lagrange et

Laplace, et, après eux, Plana, Damoiseau, Hansen, Delaunay et Adams ont inscrit leurs noms dans

l'histoire de la science en consacrant de nombreuses années à perfectionner et à refaire cette théorie

rebelle aux formules. La longueur des calculs dépasse toute prévision et s'accroît sans cesse. Pour

l'astronome aujourd'hui tout est fait, rien n'est ébauché pour le géomètre.

Un problème très connu et par comparaison très facile donnera la clef de l'énigme. La quadrature du
cercle est en géométrie comme la pierre philosophale en chimie, la chose impossible; les ignorants seuls

osent la chercher, et quand ils l'ont péniblement trouvée, il leur faut de nouveau de longs efforts pour

décider un savant véritable à leur montrer, en entrant au détail, l'illusion de leur découverte. Les

< page précédente | 17 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.