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Joseph Bertrand - D'Alembert

s'agit pas de décider si l'auteur de la nature aurait pu lui donner d'autres lois que celles que nous
observons; dès qu'on admet un être intelligent et capable d'agir sur la matière, il est évident que cet être

peut à chaque instant la mouvoir et l'arrêter à son gré, ou suivant des lois uniformes, ou suivant des lois

qui soient différentes pour chaque instant et pour chaque partie de matière; l'expérience continuelle de

notre corps nous prouve assez que la matière, soumise à la volonté d'un principe pensant, peut s'écarter

dans ses mouvements de ceux qu'elle aurait véritablement si elle était abandonnée à elle-même. La

question proposée se réduit donc à savoir si les lois de l'équilibre et du mouvement qu'on observe dans la

nature sont différentes de celles que la matière abandonnée à elle-même aurait suivies.»

Cette seule manière raisonnable de poser la question semble, il faut l'avouer, bien singulière, et l'idée de
considérer la matière abandonnée à elle-même et affranchie du gouvernement, on pourrait presque dire

des caprices de la raison souveraine, laisse entrevoir l'ami de Diderot disposé à écarter partout et

toujours, dût-il ne rien rester, les arguments puisés dans une telle considération.

Lorsque Lagrange déclare que la dynamique de d'Alembert a mis fin entre les géomètres aux problèmes
difficiles proposés par défi, si le lecteur suppose que la théorie du mouvement, trop bien connue, n'était

plus digne de servir d'épreuve, il a très mal compris l'assertion. Descartes, parlant de sa grande

découverte, l'analyse appliquée à la géométrie, déclare, non sans orgueil et même avec plus d'orgueil qu'il

n'est permis, qu'il se dispense de résoudre les problèmes auxquels sa méthode est applicable, pour laisser

à ses descendants le plaisir facile de s'y exercer. Pour la géométrie, comme pour la mécanique, l'assertion

est trompeuse. La science, dans aucun cas, n'a procédé ainsi. Plus une méthode est nouvelle et féconde,

plus elle étend le champ de l'inconnu. Les difficultés à vaincre pour avancer encore grandissent aux

approches des sommets, qui, pour cette raison peut-être, ne seront jamais atteints. D'Alembert n'a vu dans

son principe qu'une voie signalée à tous et ouverte à lui-même pour tenter de nouveaux travaux.

Quelques-uns sont admirables. L'un des premiers, malgré le succès obtenu, ne doit être aujourd'hui loué
qu'avec réserves.

D'Alembert, en 1746, obtint le prix proposé par l'Académie de Berlin à l'auteur du meilleur ouvrage sur
la cause des vents. Ce concours eut sur la vie de d'Alembert une grande influence en le mettant en

relation avec Frédéric, dont, pendant quarante ans, il resta l'ami: c'est le seul mot qui convienne.

Le livre de d'Alembert sur la cause des vents ne tend pas à l'application.

D'Alembert n'a pas étudié le véritable mécanisme, déjà connu, dans ses traits généraux au moins, qui
explique les vents alizés soufflant sans cesse dans la zone torride et presque exactement de l'est vers

l'ouest. Ils sont produits par les différences de température, qui dans ces régions déterminent l'élévation

de l'air: l'air plus froid qui le remplace et vient des régions boréales est animé d'une moindre vitesse de

rotation et semble par conséquent souffler en sens opposé au mouvement de la terre.

D'Alembert ne parle de cette cause principale et prépondérante que pour refuser de s'en occuper.
«J'avoue, dit-il, que la différente chaleur que le soleil répand sur les parties de l'atmosphère doit y exciter

des mouvements; je veux même accorder qu'il en résulte un vent général qui souffle toujours dans le

même sens, quoique la preuve qu'on en donne ne me paraisse pas assez évidente pour porter dans l'esprit

une lumière parfaite; mais si on se propose de déterminer la vitesse de ce vent général et sa direction

dans chaque endroit de la terre, on verra facilement qu'un pareil problème ne peut être résolu que par un

calcul exact; or les principes nécessaires pour ce calcul nous manquent entièrement, puisque nous

ignorons et la loi suivant laquelle la chaleur agit et la dilatation qu'elle produit dans les parties de l'air:

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