bibliotheq.net - littérature française
 

Joseph Bertrand - D'Alembert

sa concision, en dit beaucoup trop pour les autres. Il s'agit seulement - il faut appeler sur ce point
l'attention - de la mise du problème en équations. La résolution de ces équations par des méthodes qui

varieront d'un cas à l'autre laissera subsister un vaste champ de recherches. La statique fait connaître les

conditions de l'équilibre. Qu'ont-elles de commun avec les lois du mouvement? Si, dans l'espoir de le

comprendre, nous considérons le cas le plus simple, celui d'un point matériel isolé, les deux problèmes

restent entièrement distincts. On peut approfondir les conditions d'équilibre sans avoir fait un pas dans

l'étude du mouvement; la dépendance mutuelle des deux théories n'existe que pour les systèmes

dans lesquels les points liés les uns aux autres sont rendus solidaires. L'un des cas les plus simples est

celui du pendule. Le pendule simple, formé par un point pesant oscillant à l'extrémité d'un fil

dépourvu de masse, est une abstraction mathématique; c'est le plus simple des systèmes. Le point

n'est pas libre; il ne peut quitter le cercle dont l'extrémité fixe du fil est le centre. Le pendule composé,

dans lequel oscille une masse do dimensions appréciables suspendue à une tige pesante comme elle,

présente un second cas, beaucoup moins simple. Si chaque point était libre, il oscillerait d'autant plus vite

qu'il serait plus rapproché du centre; il ne peut en être ainsi: la tige rigide et la masse qui la termine

oscillent dans le même temps. Les points se font des concessions, ils y sont forcés. Ceux d'en bas iront

plus vite et ceux d'en haut plus lentement que s'ils étaient seuls. Les liaisons, pour imposer ces

changements, font naître des forces, et ces forces doivent être introduites dans les équations du problème;

elles sont inconnues: comment faire? Les plus habiles avant d'Alembert avaient rencontré ce problème,

dont la solution préalable semble indispensable, sans apercevoir de solution. Sans entrer au détail, ce qui

serait impossible, nous réduirons la grande découverte de d'Alembert à la remarque qui lui sert de base.

Le système, quel qu'il soit, par la nature des liaisons qui le définissent, est capable de produire certaines
forces. Ces forces sont les mêmes dans l'état d'équilibre et dans l'état de mouvement. Les lois de

la statique sont depuis longtemps connues, ces forces y jouent un rôle, et, par cette étude antérieure, le

problème auxiliaire, si difficile en apparence, se trouve résolu d'avance ou, pour mieux dire, éludé.

Dans le discours préliminaire qui précède le traité de mécanique, apparaissent pour la première fois
quelques-unes des qualités qui devaient appeler si souvent d'Alembert loin du théâtre de ses premiers

succès. On rencontre déjà l'écrivain habile et le philosophe hardi qui ose aborder les questions les plus

hautes, discutant le degré de certitude de toute vérité acceptée.

«Les questions les plus abstraites, celles que le commun des hommes regarde comme les plus
inaccessibles, sont souvent, dit-il, celles qui portent avec elles une plus grande lumière. L'obscurité

semble s'emparer de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de propriétés sensibles;

l'impénétrabilité ajoutée à l'idée d'étendue semble ne nous offrir qu'un mystère de plus; la nature du

mouvement est une énigme pour les philosophes; le principe métaphysique des lois de la percussion ne

leur est pas moins caché; en un mot, plus ils approfondissent l'idée qu'ils forment de la matière et des

propriétés qui la représentent, plus cette idée s'obscurcit et paraît vouloir leur échapper, plus ils se

persuadent que l'existence des objets extérieurs, appuyée sur le témoignage équivoque de nos sens, est ce

que nous connaissons le moins imparfaitement encore.»

D'Alembert aborde dans son discours une question fort célèbre alors et que les géomètres, qui peuvent
seuls approfondir la discussion, résolvent tous aujourd'hui, sans, il est vrai, s'en inquiéter beaucoup, dans

un sens opposé à celui qu'il adopte. Les lois de la mécanique sont-elles des vérités nécessaires ou

contingentes? Peut-on, en d'autres termes, par le seul raisonnement et en dehors de toute expérience,

démontrer les principes de la science et découvrir les lois du mouvement? «Pour fixer nos idées sur cette

question, il faut, dit d'Alembert, d'abord la réduire au seul sens raisonnable qu'elle puisse avoir. Il ne

< page précédente | 14 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.