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Joseph Bertrand - D'Alembert

D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant à ses premiers travaux, écrivait avec émotion: «Les
mathématiques ont été pour moi une maîtresse!»

Cette maîtresse, quoique souvent négligée, ne l'a jamais trahi. Le temps pendant lequel des succès sans
éclat couronnaient des travaux sans ambition fut pour lui le plus heureux et le plus regretté. Sous le

modeste toit de celle qui lui servait de mère, il trouvait la tranquillité nécessaire à ses profondes

recherches. En se réveillant dans sa petite chambre mal aérée, et de laquelle on voyait trois aunes de ciel,

il songeait avec joie à la recherche commencée la veille et qui allait remplir sa matinée, au plaisir qu'il

allait goûter le soir au spectacle, et, dans les entr'actes des pièces, au plaisir plus grand encore que lui

promettait le travail du lendemain. Le monde - je veux dire les sociétés brillantes dans lesquelles

d'Alembert devait être bientôt recherché et admiré était pour lui sans attrait; il ne le connaissait ni ne le

désirait.

Quelques amis, dont quelques-uns devinrent célèbres ou illustres, formaient sa société habituelle. Le
profond géomètre était cité comme le plus gai, le plus plaisant, le plus aimable de tous.

La première communication de d'Alembert à l'Académie des sciences est du 19 juillet 1739; elle est
insignifiante. Il propose une remarque relative à un passage d'un livre classique alors, l'analyse

démontrée du père Reyneau. Tout lecteur attentif pouvait l'écrire sans travail en marge de son

exemplaire. Clairaut, nommé rapporteur, loua avec bienveillance le jeune géomètre de vingt et un ans

pour son exactitude et son zèle.

Un an après, en 1740, d'Alembert aborde la mécanique des fluides. Il vise trop haut cette fois, et les plus
habiles aujourd'hui, malgré les progrès ou, pour mieux dire, à cause des progrès de la science,

reculeraient devant les difficultés qu'il accumule. Il étudie la réfraction d'un corps solide lancé

obliquement dans un liquide. Clairaut, sans affirmer l'exactitude de la solution, y signale beaucoup de

savoir et y loue beaucoup d'habileté.

Trois mémoires nouveaux, que d'Alembert n'a pas jugés dignes, non plus que les précédents, de figurer
dans ses opuscules imprimés, confirmèrent l'opinion très favorable qu'il avait su dès le premier jour

donner de ses talents.

Sans attendre d'autres titres à la confiance des géomètres, le 1er mars 1741, à l'âge de vingt-trois ans,
d'Alembert osa demander à l'Académie des sciences une place d'associé devenue vacante. On

débutait habituellement par le titre d'adjoint. L'Académie préféra Lemonnier, qui, depuis cinq ans

déjà, avait franchi ce premier pas de la carrière académique.

La promotion de Lemonnier laissait vacante une place d'adjoint: d'Alembert la demanda. L'Académie
nomma l'abbé de Gua. Vaincu une troisième fois par l'astronome Lacaille, le jeune candidat fut enfin

nommé, le 17 mars 1742, adjoint pour la section d'astronomie. Il était âgé de vingt-quatre ans.

L'extrême jeunesse des candidats proposés au choix du roi pourrait surprendre. Lemonnier, préféré à
d'Alembert lors de sa première candidature, était entré à l'Académie à l'âge de vingt et un ans, Clairaut à

dix-huit ans; Lacaille, âgé de vingt-huit ans, était un candidat déjà mûr.

Les savants pour lesquels aujourd'hui les portes de l'Académie s'ouvrent avant leur trentième année sont
fort rares. L'avantage accordé à nos anciens ne révèle ni des génies plus précoces, ni des efforts plus

heureux, ni des luttes moins difficiles. Les jeunes savants, admis autrefois comme adjoints ou même

comme associés de l'Académie, ne porteraient pas aujourd'hui le nom de membres. Ils avaient le droit

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