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Joseph Bertrand - D'Alembert
d'Alembert avait été pour une fois transformé en censeur.
Benoît XIV avait raison sans doute, mais sous ces questions mal comprises par les plus ardents s'agitait déjà la prétention de penser librement. Les jansénistes n'en convenaient pas, mais les jésuites montraient clairement qu'en se faisant juge de la foi, en préférant la persuasion de chacun à toute autorité visible, on fait de l'Église une république où le scepticisme doit triompher. Les pères fondaient de grandes espérances sur Jean Lerond; ils voulaient de leur brillant élève faire un ennemi des jésuites. Leur pieux désir eut un succès complet, mais ils dépassèrent le but, et d'Alembert devint également hostile aux deux partis. Il conserva pendant toute sa vie pour cette nourriture, qu'il serait injuste d'appeler théologique, une répugnance mêlée de colère, traitant d'ennemis publics tous ceux qui, pour ces bagatelles sacrées, troublaient la tranquillité des citoyens et la paix des esprits.
D'Alembert aimait à rire. Les histoires de convulsionnaires, premier aliment de son esprit, lui en donnaient rarement l'occasion. On me permettra cependant, dans la Vie du diacre Pâris condamnée au feu par l'Inquisition et solennellement brûlée à Rome, de signaler une anecdote fort oubliée et cependant devenue célèbre. Labiche en a fait le sujet de sa charmante pièce le Misanthrope et l'Auvergnat. Bien peu de nos contemporains, en l'applaudissant au théâtre du Palais-Royal, y ont soupçonné une réminiscence des convulsionnaires de Saint-Médard.
Le diacre Pâris, interdit comme appelant de la bulle au futur concile, vivait saintement et souffrait sans se plaindre: le parti le canonisait. Le bon diacre consacrait aux bonnes oeuvres une fortune supérieure à ses besoins. Sa conscience timorée se reprochait chaque jour des faiblesses qu'il était seul à apercevoir.
Un prêtre du diocèse d'Orléans s'était rendu célèbre par son humeur frondeuse et son caractère difficile. Il avait dans plusieurs paroisses apporté la discorde et le trouble; suspect, de plus, de jansénisme et condamné par son évêque, il était tombé dans la pauvreté. Le bon diacre lui offrit l'hospitalité avec l'injonction formelle de tout observer dans la maison et d'étudier, sans craindre l'indiscrétion, les imperfections et les péchés de son hôte. Pâris couchait sans draps et vivait de légumes. En échange de cette maigre chère, la tâche imposée à son surveillant était facile. Le saint homme péchait rarement. La situation était celle de Machavoine chez Chiffonet. Le dénouement fut le même; un jour vint où le diacre, à bout de patience, s'écria: «Véritablement, il va un peu loin!»
Les livres jansénistes prêtés à d'Alembert contenaient peu d'histoires de ce genre; il s'en dégoûta bien vite. Pendant ses études de médecine comme à l'École de droit, d'Alembert s'exerçait aux mathématiques. Les leçons élémentaires reçues au collège étaient excellentes, et un souvenir reconnaissant est dû à son maître M. Caron.
Les amis de d'Alembert, regardant, non sans raison, les mathématiques comme un mauvais instrument de fortune, eurent assez d'influence pour le décider à se séparer pour un temps de ses livres de science. Il les porta chez un ami, chez Diderot peut-être. La médecine restait sa seule étude, mais la géométrie, quoi qu'il fît, le divertissait sans cesse. Les problèmes troublaient son repos. Impatient de toute contrainte, même volontaire, d'Alembert, chaque fois qu'une difficulté l'arrêtait, allait chercher un des volumes. Ils revinrent tous dans sa petite chambre. La maladie était sans remède: il l'accepta comme un bonheur. La médecine fut abandonnée; les problèmes, résolus sans scrupule, furent discutés avec persévérance. D'Alembert, à l'âge de vingt ans, avait, sans rien rêver de plus pour l'avenir, la modeste ambition de devenir un grand géomètre.
CHAPITRE II. D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE DES SCIENCES
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