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Jean Racine - Phedre
Sa présence à ce bruit n'a point paru répondre : Dès vos premiers regards je l'ai vu se confondre. Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter, Déjà pleins de langueur, ne pouvaient vous quitter. Le nom d'amant peut-être offense son courage ; Mais il en a les yeux, s'il n'en a le langage.
ARICIE Que mon coeur, chère Ismène, écoute avidement Un discours qui peut-être a peu de fondement ! O toi qui me connais, te semblait-il croyable Que le triste jouet d'un sort impitoyable, Un coeur toujours nourri d'amertume et de pleurs, Dût connaître l'amour et ses folles douleurs ? Reste du sang d'un roi, noble fils de la terre, Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre. J'ai perdu dans la fleur de leur jeune saison, Six frères, quel espoir d'une illustre maison ! Le fer moissonna tout, et la terre humectée But à regret le sang des neveux d'Erechtée. Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi : On craint que de la soeur les flammes téméraires Ne raniment un jour la cendre de ses frères. Mais tu sais bien aussi de quel oeil dédaigneux Je regardais ce soin d'un vainqueur soupçonneux. Tu sais que de tout temps à l'amour opposée, Je rendais souvent grâce à l'injuste Thésée Dont l'heureuse rigueur secondait mes mépris. Mes yeux alors, mes yeux n'avaient pas vu son fils. Non que par les yeux seuls, lâchement enchantée, J'aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée, Présents dont la nature a voulu l'honorer, Qu'il méprise lui-même, et qu'il semble ignorer. J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses, Les vertus de son père, et non point les faiblesses. J'aime, je l'avoûrai, cet orgueil généreux Qui n'a jamais fléchi sous le joug amoureux. Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée : Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire; aisée D'arracher un hommage à mille autres offert, Et d'entrer dans un coeur de toutes parts ouvert. Mais de faire fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une âme insensible, D'enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné ;
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