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Jean Racine - Iphigénie en Aulide

Je crains, malgré moi-même, un malheur que j'ignore.
Justes Dieux, vous savez pour qui je vous implore.

ÉRIPHILE
Quoi ! parmi tous les soins qui doivent l'accabler,
Quelque froideur suffît pour vous faire trembler ?

Hélas ! à quels soupirs suis-je donc condamnée,

Moi, qui de mes parents toujours abandonnée,

Étrangère partout, n'ai pas, même en naissant,

Peut-être reçu d'eux un regard caressant !

Du moins, si vos respects sont rejetés d'un père,

Vous en pouvez gémir dans le sein d'une mère,

Et de quelque disgrâce enfin que vous pleuriez,

Quels pleurs par un amant ne sont point essuyés ?

IPHIGÉNIE
Je ne m'en défends point. Mes pleurs, belle Ériphile,
Ne tiendraient pas longtemps contre les soins d'Achille ;

Sa gloire, son amour, mon père, mon devoir,

Lui donnent sur mon âme un trop juste pouvoir.

Mais de lui-même ici que faut-il que je pense ?

Cet amant, pour me voir brûlant d'impatience,

Que les Grecs de ces bords ne pouvaient arracher,

Qu'un père de si loin m'ordonne de chercher,

S'empresse-t-il assez pour jouir d'une vue

Qu'avec tant de transports je croyais attendue ?

Pour moi, depuis deux jours qu'approchant de ces lieux

Leur aspect souhaité se découvre à nos yeux,

Je l'attendais partout, et d'un regard timide

Sans cesse parcourant les chemins de l'Aulide,

Mon coeur pour le chercher volait loin devant moi,

Et je demande Achille à tout ce que je voi.

Je viens, j'arrive enfin sans qu'il m'ait prévenue.

Je n'ai percé qu'à peine une foule inconnue ;

Lui seul ne paraît point. Le triste Agamemnon

Semble craindre à mes yeux de prononcer son nom.

Que fait-il ? Qui pourra m'expliquer ce mystère ?

Trouverai-je l'amant glacé comme le père ?

Et les soins de la guerre auraient-ils en un jour

Éteint dans tous les coeurs la tendresse et l'amour ?

Mais non : c'est l'offenser par d'injustes alarmes.

C'est à moi que l'on doit le secours de ses armes.

Il n'était point à Sparte entre tous ces amants

Dont le père d'Hélène a reçu les serments.

Lui seul de tous les Grecs, maître de sa parole,

S'il part contre Ilion, c'est pour moi qu'il y vole ;

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