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Jean Racine - Iphigénie en Aulide
Que ma douleur ne souffre aucun soulagement. Écoute. Et tu te vas étonner que je vive. C'est peu d'être étrangère, inconnue et captive Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens, Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens, Dont la sanglante main m'enleva prisonnière, Qui m'arracha d'un coup ma naissance et ton père, De qui jusques au nom tout doit m'être odieux, Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux.
DORIS Ah ! que me dites-vous ?
ÉRIPHILE Je me flattais sans cesse Qu'un silence éternel cacherait ma faiblesse, Mais mon coeur trop pressé m'arrache ce discours, Et te parle une fois, pour se taire toujours. Ne me demande point sur quel espoir fondée De ce fatal amour je me vis possédée. Je n'en accuse point quelques feintes douleurs Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs. Le Ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine A rassembler sur moi tous les traits de sa haine. Rappellerai-je encor le souvenir affreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux ? Dans les cruelles mains par qui je fus ravie, Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie. Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ; Et me voyant presser d'un bras ensanglanté, Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage Craignais de rencontrer l'effroyable visage. J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur, Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis. Son aspect n'avait rien de farouche, Je sentis le reproche expirer dans ma bouche. Je sentis contre moi mon coeur se déclarer, J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer. Je me laissai conduire à cet aimable guide. Je l'aimais à Lesbos, et je l'aime en Aulide. Iphigénie en vain s'offre à me protéger, Et me tend une main prompte à me soulager : Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée ! Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée, Que pour m'armer contre elle, et sans me découvrir, Traverser son bonheur que je ne puis souffrir.
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