|
Jean Racine - Esther
ESTHER.
Juste Ciel! tout mon sang dans mes veines se glace. 165
MARDOCHEE.
On doit de tous les Juifs exterminer la race. Au sanguinaire Aman nous sommes tous livres. Les glaives, les couteaux sont de'ja prepares. Toute la nation a la fois est proscrite. Aman, l'impie Aman, race d'Amalecite, 170 A pour ce coup funeste arme tout son credit; Et le Roi, trop cre'dule, a signe cet edit. Prevenu centre nous par cette bouche impure, Il nous croit en horreur a toute la nature. Ses ordres sont donnes; et dans tous ses Etats, 175 Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats. Cieux, eclairerez-vous cet horrible carnage? Le fer ne connaitra ni le sexe ni l'age; Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours; Et ce jour effroyable arrive dans dix jours. 180
ESTHER.
O Dieu, qui vois former des desseins si funestes, As-tu donc de Jacob abandonne les restes?
UNE DES PLUS JEUNES ISRAELITES.
Ciel, qui nous defendra, si tu ne nous defends?
MARDOCHEE.
Laissez les pleurs, Esther, a ces jeunes enfants. En vous est tout I'espoir de vos malheureux freres. 185 II faut ies secourir. Mais les heures sont cheres: Le temps vole, et bientot amenera le jour Ou le nom des Hebreux doit perir sans retour. Toute pleine du feu de tant de saints prophetes, Allez, osez au Roi declarer qui vous etes. 190
ESTHER.
Helas! ignorez-vous quelles severes lois Aux timides mortels cachent ici les rois? Au fond de leur palais leur majeste terrible Affecte a leurs sujets de se rendre invisible; Et la mort est le prix de tout audacieux 195 Qui, sans etre appele, se presente a teurs yeux, Si le Roi dans l'instant, pour sauver le coupable,
|