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Jean Racine - Esther
Et tout le peuple même avec dérision, Observant la rougeur qui couvrait mon visage, De ma chute certaine en tirait le présage. Roi cruel! ce sont là les jeux où tu te plais. Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits 855 Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie, Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.
ZARÈS.
Pourquoi juger si mal de son intention? Il croit récompenser une bonne action. Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire 860 Qu'il en ait si longtemps différé le salaire? Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil. Vous-même avez dicté tout ce triste appareil. Vous êtes après lui le premier de l'Empire. Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 865
AMAN.
Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur; Qu'avec un coeur d'airain exerçant sa puissance, J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence, Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, 870 J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction; Et pour prix de ma vie à leur haine exposée, Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée!
ZARÈS.
Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter? Ce zèle que pour lui vous fïtes éclater, 875 Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, Entre nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même? Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés, N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste. . . . 880 Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi, Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi. Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre, Et sa race toujours fut fatale à la vôtre, 885 De ce léger affront songez à profiter. Peut-être la fortune est prête à vous quitter; Aux plus affreux excès son inconstance passe. Prevénez son caprice avant qu'elle se lasse.
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