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Jean Racine - Esther
Ne lui donne a baiser son sceptre redoutable. Rien ne met a l'abri de cet ordre fatal, Ni le rang, ni le sexe, et le crime est e'gal. 200 Moi-meme, sur son trone, a ses cotes assise, Je suis a cette loi comme une autre soumise; Et sans le prevenir, il faut, pour lui parler, Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.
MARDOCHEE.
Quoi? lorsque vous voyez perir votre patrie, 205 Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux! Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle a vous? N'est-elle pas au sang dont vous etes issue? N'est-elle pas a Dieu dont vous l'avez recue? 210 Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?
Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains. 215 Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage: Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? 220 Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre: Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer; Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; 225 Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.
S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle. 230 C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher; Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers 235 Par la plus faible main qui soit dans l'univers. Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce, Vous périrez peut-être, et toute votre race.
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