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Jean Racine - Britannicus
NÉRON Si jeune encor, se connaît-il lui-même ? D'un regard enchanteur connaît-il le poison ?
NARCISSE Seigneur, l'amour toujours n'attend pas la raison. N'en doutez point, il l'aime. Instruits par tant de charmes, Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes ; A ses moindres désirs il sait s'accommoder ; Et peut-être déjà sait-il persuader.
NÉRON Que dis-tu ? Sur son coeur il aurait quelque empire ?
NARCISSE Je ne sais. Mais, Seigneur, ce que je puis vous dire, Je l'ai vu quelquefois s'arracher de ces lieux, Le coeur plein d'un courroux qu'il cachait à vos yeux ; D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude, Las de votre grandeur et de sa servitude, Entre l'impatience et la crainte flottant, Il allait voir Junie, et revenait content.
NÉRON D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire, Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère : Néron impunément ne sera pas jaloux.
NARCISSE Vous ? Et de quoi, Seigneur, vous inquiétez-vous ? Junie a pu le plaindre et partager ses peines : Elle n'a vu couler de larmes que les siennes ; Mais aujourd'hui, Seigneur, que ses yeux dessillés Regardant de plus près l'éclat dont vous brillez, Verront autour de vous les rois sans diadème, Inconnus dans la foule, et son amant lui-même, Attachés sur vos yeux, s'honorer d'un regard Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard ; Quand elle vous verra, de ce degré de gloire, Venir en soupirant avouer sa victoire ; Maître, n'en doutez point, d'un coeur déjà charmé, Commandez qu'on vous aime, et vous serez aimé.
NÉRON A combien de chagrins il faut que je m'apprête !
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