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Jean Racine - Athalie

Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole
Je me laisse aveugler par une vaine idole,

Pour un fragile bois que, malgré mon secours,

Les vers sur son autel consument tous les jours ?

Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore,

Peut-être que Mathan le servirait encore,

Si l'amour des grandeurs, la soif de commander,

Avec son joug étroit pouvaient s'accommoder.

Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle

De Joad et de moi la fameuse querelle,

Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir,

Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir ?

Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,

Et mon âme à la cour s'attacha toute entière.

J'approchai par degrés de l'oreille des rois,

Et bientôt en oracle on érigea ma voix.

J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices,

Je leur semai de fleurs les bords des précipices ;

Près de leurs passions rien ne me fut sacré ;

De mesure et de poids je changeais a leur gré.

Autant que de Joad l'inflexible rudesse

De leur superbe oreille offensait la mollesse,

Autant je les charmais par ma dextérité,

Dérobant à leurs yeux la triste vérité,

Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,

Et prodigue surtout du sang des misérables.

Enfin, au dieu nouveau qu'elle avait introduit,

Par les mains d'Athalie un temple fut construit.

Jérusalem pleura de se voir profanée ;

Des enfants de Lévi la troupe consternée

En poussa vers le ciel des hurlements affreux.

Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,

Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,

Et par là de Baal méritai la prêtrise.

Par là je me rendis terrible à mon rival ;

Je ceignis la tiare, et marchai son égal.

Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,

Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire

Jette encore en mon âme un reste de terreur ;

Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur.

Heureux si, sur son temple achevant la vengeance,

Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,

Et parmi le débris, le ravage et les morts,

A force d'attentats perdre tous mes remords !

Mais voici Josabet.

Scène IV. - JOSABET, MATHAN, NABAL.

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