bibliotheq.net - littérature française
 

Jean Racine - Andromaque

Vous ne l'ignorez pas : Andromaque, sans vous,
N'aurait jamais d'un maître embrassé les genoux.

PYRRHUS

Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l'âme
Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.

Ce fils même, ce fils, l'objet de tant de soins,

Si je l'avais sauvé, vous l'en aimeriez moins.

La haine, le mépris, contre moi tout s'assemble ;

Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.

Jouissez à loisir d'un si noble courroux.

Allons, Phoenix.

ANDROMAQUE

,

Allons rejoindre mon époux.

CÉPHISE

Madame...

ANDROMAQUE

, (à Céphise.)

Et que veux-tu que je lui dise encore ?
Auteur de tous mes maux, crois-tu qu'il les ignore ?

(A Pyrrhus.)

Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez.

J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés

J'ai vu trancher les jours de ma famille entière,

Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,

Son fils, seul avec moi, réservé pour les fers.

Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.

J'ai fait plus : je me suis quelquefois consolée

Qu'ici, plutôt qu'ailleurs, le sort m'eût exilée ;

Qu'heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,

Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois.

J'ai cru que sa prison deviendrait son asile.

Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille :

J'attendais de son fils encor plus de bonté.

Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.

Je n'ai pu soupçonner ton ennemi d'un crime ;

Malgré lui-même enfin je l'ai cru magnanime.

Ah ! S'il l'était assez pour nous laisser du moins

Au tombeau qu'à ta cendre ont élevé mes soins,

Et que, finissant là sa haine et nos misères,

Il ne séparât point des dépouilles si chères !

PYRRHUS

< page précédente | 30 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.