|
Jean Racine - Andromaque
J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard, je puis tout entreprendre : Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ; Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris, Dans ses murs relevés couronner votre fils.
ANDROMAQUE
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère : Je les lui promettais tant qu'a vécu son père. Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs, que n'a pu conserver mon Hector. A de moindres faveurs des malheureux prétendent, Seigneur : c'est un exil que mes pleurs vous demandent. Souffrez que, loin des Grecs, et même loin de vous, J'aille cacher mon fils et pleurer mon époux. Votre amour contre nous allume trop de haine : Retournez, retournez à la fille d'Hélène.
PYRRHUS
Et le puis-je, Madame ? Ah ! Que vous me gênez ! Comment lui rendre un coeur que vous me retenez ? Je sais que de mes voeux on lui promit l'empire ; Je sais que pour régner elle vint dans l'Épire ; Le sort vous y voulut l'une et l'autre amener : Vous, pour porter des fers ; elle, pour en donner. Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ? Et ne dirait-on pas, en voyant au contraire Vos charmes tout puissants, et les siens dédaignés, Qu'elle est ici captive et que vous y régnez ? Ah ! Qu'un seul des soupirs que mon coeur vous envoie, S'il s'échappait vers elle, y porterait de joie !
ANDROMAQUE
Et pourquoi vos soupirs seraient-ils repoussés ? Aurait-elle oublié vos services passés ? Troie, Hector, contre vous révoltent-ils son âme ? Aux cendres d'un époux doit-elle enfin sa flamme ? Et quel époux encore ! Ah ! Souvenir cruel ! Sa mort seule a rendu votre père immortel. Il doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes, Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes.
PYRRHUS
Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir : Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
|