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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

Cependant le silence amena la réflexion : je me rappelai ce que j'avais fait et vu ; je comparai les discours
de Soberano et de Bernadillo, et conclus que je venais de sortir du plus mauvais pas dans lequel une

curiosité vaine et la témérité eussent jamais engagé un homme de ma sorte.

Je ne manquais pas d'instruction ; j'avais été élevé jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo
Maravillas, mon père, gentilhomme sans reproche, et par dona Mencia, ma mère, la femme la plus

religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estramadure. "Oh, ma mère ! disais-je, que penseriez-vous de

votre fils si vous l'aviez vu, si vous le voyiez encore ? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne parole."

Cependant la voiture arrivait à Naples. Je reconduisis chez eux les amis de Soberano. Lui et moi
revînmes à notre quartier. Le brillant de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous

passâmes en revue, mais les grâces de Biondetto, qui était sur le devant du carrosse, frappèrent encore

davantage les spectateurs.

Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flambeau de la main des estafiers, et traverse les
casernes pour me conduire à mon appartement. Mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres,

voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je venais de faire la montre. "C'en

est assez, Carle, lui dis-je en entrant dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous : allez vous

reposer, je vous parlerai demain."

Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé la porte sur nous ; ma situation était moins
embarrassante au milieu de la compagnie dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux que je

venais de traverser.

Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les yeux sur le page, les siens sont fixés
vers la terre ; une rougeur lui monte sensiblement au visage : sa contenance décèle de l'embarras et

beaucoup d'émotion ; enfin je prends sur moi de lui parler.

"Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce que vous avez fait pour moi ;
mais comme vous vous étiez payé d'avance, je pense que nous sommes quittes.

- Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce prix...

- Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de reste, donnez votre compte ; mais je ne
vous réponds pas que vous soyez payé promptement. Le quartier courant est mangé ; je dois au jeu, à

l'auberge, au tailleur...

- Vous plaisantez hors de propos.

- Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous retirer, car il est tard et il faut que je
me couche.

- Et vous me renverriez incivilement à l'heure qu'il est ? Je n'ai pas dû m'attendre à ce traitement de la
part d'un cavalier espagnol. Vos amis savent que je suis venue ici, vos soldats, vos gens m'ont vue et ont

deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez quelque égard pour les bienséances de mon

état ; mais votre procédé pour moi est flétrissant, ignominieux : il n'est pas de femme qui n'en fût

humiliée.

- Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des égards ? Eh bien ! pour sauver le
scandale de votre retraite, ayez pour vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure.

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