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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes éloges. Je voulus l'engager à nous
exécuter une ariette vive pour nous donner lieu d'admirer la diversité de ses talents.

"Non, répondit-elle ; je m'en acquitterais mal dans la disposition d'âme où je suis ; d'ailleurs, vous avez
dû vous apercevoir de l'effort que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est voilée.

Vous êtes prévenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de louage qui m'a conduite, je suis à ses ordres

: je vous demande en grâce d'agréer mes excuses, et de me permettre de me retirer." En disant cela elle se

lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains, et, après l'avoir reconduite jusqu'à la porte par

laquelle elle s'était introduite, je rejoins la compagnie.

Je devais avoir inspiré de la gaieté, et je voyais de la contrainte dans les regards : j'eus recours au vin de
Chypre. Je l'avais trouvé délicieux, il m'avait rendu mes forces, ma présence d'esprit ; je doublai la dose,

et comme l'heure s'avançait, je dis à mon page, qui s'était remis à son poste derrière mon siège, d'aller

faire avancer ma voiture. Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mes ordres.

"Vous avez ici un équipage ? me dit Soberano.

- Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, et j'ai imaginé que si notre partie se prolongeait, vous ne seriez
pas fâchés d'en revenir commodément. Buvons encore un coup, nous ne courrons pas les risques de faire

de faux pas en chemin."

Ma phrase n'était pas achevée, que le page rentre suivi de deux grands estafiers bien tournés,
superbement vêtus à ma livrée. "Seigneur don Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre

voiture ; elle est au-delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont entourés." Nous nous levons,

Biondetto et les estafiers nous précèdent ; on marche.

Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases et des colonnes brisées, Soberano, qui
se trouvait seul à côté de moi, me serra la main. "Vous nous donnez un beau régal, ami ; il vous coûtera

cher.

- Ami, répliquai-je, je suis très heureux s'il vous a fait plaisir ; je vous le donne pour ce qu'il me coûte."

Nous arrivons à la voiture ; nous trouvons deux autres estafiers, un cocher, un postillon, une voiture de
campagne à mes ordres, aussi commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et nous prenons

légèrement le chemin de Naples.

Nous gardâmes quelque temps le silence ; enfin un des amis de Soberano le rompt. "Je ne vous demande
point votre secret, Alvare ; mais il faut que vous ayez fait des conventions singulières ; jamais personne

ne fut servi comme vous l'êtes ; et depuis quarante ans que je travaille, je n'ai pas obtenu le quart des

complaisances que l'on vient d'avoir pour vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision

qu'il soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent que l'on ne songe à les réjouir ;

enfin, vous savez vos affaires, vous êtes jeune ; à votre âge on désire trop pour se laisser le temps de

réfléchir, et on précipite ses jouissances."

Bernadillo, c'était le nom de cet homme, s'écoutait en parlant, et me donnait le temps de penser à ma
réponse.

"J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs distinguées ; j'augure qu'elles seront très
courtes, et ma consolation sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis." On vit que je me tenais

sur la réserve, et la conversation tomba.

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