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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

Ma confiance était montée jusqu'à l'audace : je sors du cercle, je tends le pied, le chien le lèche ; je fais
un mouvement pour lui tirer les oreilles, il se couche sur le dos comme pour me demander grâce ; je vis

que c'était une petite femelle.

"Lève-toi, lui dis-je ; je te pardonne : tu vois que j'ai compagnie ; ces messieurs attendent à quelque
distance d'ici ; la promenade a dû les altérer ; je veux leur donner une collation ; il faut des fruits, des

conserves, des glaces, des vins de Grèce ; que cela soit bien entendu ; éclaire et décore la salle sans faste,

mais proprement. Vers la fin de la collation tu viendras en virtuose du premier talent, et tu porteras une

harpe ; je t'avertirai quand tu devras paraître. Prends garde à bien jouer ton rôle, mets de l'expression

dans ton chant, de la décence, de la retenue dans ton maintien...

- J'obéirai, maître, mais sous quelle condition ?

- Sous celle d'obéir, esclave. Obéis, sans réplique, ou...

- Vous ne me connaissez pas, maître : vous me traiteriez avec moins de rigueur ; j'y mettrais peut-être
l'unique condition de vous désarmer et de vous plaire."

Le chien avait à peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois mes ordres s'exécuter plus promptement
qu'une décoration ne s'élève à l'Opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts de

mousse, prenaient une teinte douce, des formes agréables ; c'était un salon de marbre jaspé. L'architecture

présentait un cintre soutenu par des colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois

bougies, y répandaient une lumière vive, également distribuée.

Un moment après, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de tous les apprêts de notre régal ; les
fruits et les confitures étaient de l'espèce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus belle apparence. La

porcelaine employée au service et sur le buffet était du Japon. La petite chienne faisait mille tours dans la

salle, mille courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail et me demander si j'étais satisfait.

"Fort bien, Biondetta, lui dis-je ; prenez un habit de livrée, et allez dire à ces messieurs qui sont près d'ici
que je les attends, et qu'ils sont servis."

A peine avais-je détourné un instant mes regards, je vois sortir un page à ma livrée, lestement vêtu,
tenant un flambeau allumé ; peu après il revint conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et ses

deux amis.

Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée et le compliment du page, ils ne l'étaient pas au
changement qui s'était fait dans l'endroit où ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête occupée, je me

serais plus amusé de leur surprise ; elle éclata par leur cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et

par leurs attitudes.

"Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour de moi, il nous en reste à faire
pour regagner Naples : j'ai pensé que ce petit régal ne vous désobligerait pas, et que vous voudriez bien

excuser le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de l'impromptu."

Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la scène et la vue de l'élégante collation à
laquelle ils se voyaient invités. Je m'en aperçus, et résolu de terminer bientôt une aventure dont

intérieurement je me défiais, je voulus en tirer tout le parti possible, en forçant même la gaieté qui fait le

fond de mon caractère.

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