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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

"Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus grand péril auquel un homme puisse être
exposé par sa faute. Vous avez provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite d'imprudences,

tous les déguisements dont il avait besoin pour parvenir à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure

est bien extraordinaire ; je n'ai rien lu de semblable dans la Démonomanie de Bodin, ni dans le Monde

enchanté de Bekker. Et il faut convenir que depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est

prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes du

siècle emploient réciproquement pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix ; il

emploie la ressource des talents aimables, donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur

plus séduisant langage ; il imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela m'ouvre les yeux sur

beaucoup de choses qui se passent ; je vois d'ici bien des grottes plus dangereuses que celles de Portici, et

une multitude d'obsédés qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard, en prenant des

précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est

retiré, cela n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu parvenir à vous corrompre ; vos

intentions, vos remords vous ont préservé à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus ; ainsi

son prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui qu'une illusion dont le repentir

achèvera de vous laver. Quant à lui, une retraite forcée a été son partage ; mais admirez comme il a su la

couvrir ; et laisser en partant le trouble dans votre esprit et des intelligences dans votre coeur pour

pouvoir renouveler l'attaque, si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant que vous

avez voulu l'être, contraint de se montrer à vous dans toute sa difformité, il obéit en esclave qui

prémédite la révolte ; il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant le grotesque au

terrible, le puéril de ses escargots lumineux à la découverte effrayante de son horrible tête, enfin le

mensonge à la vérité, le repos à la veille ; de manière que votre esprit confus ne distingue rien, et que

vous puissiez croire que la vision qui vous a frappé était moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné

par les vapeurs de votre cerveau : mais il a soigneusement isolé l'idée de ce fantôme agréable dont il s'est

longtemps servi pour vous égarer ; il la rapprochera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas

cependant que la barrière du cloître, ou de notre état, soit celle que vous deviez lui opposer. Votre

vocation n'est point assez décidée ; les gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde.

Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe ; que votre respectable mère préside à

votre choix : et dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne

serez jamais tenté de la prendre pour le Diable.

ÉPILOGUE DU DIABLE AMOUREUX

Lorsque la première édition du Diable amoureux parut, les lecteurs en trouvèrent le dénouement trop
brusque. Le plus grand nombre eût désiré que le héros tombât dans un piège couvert d'assez de fleurs

pour qu'elles pussent lui sauver le désagrément de la chute. Enfin, l'imagination leur semblait avoir

abandonné l'auteur, parvenu aux trois quarts de sa petite carrière ; alors la vanité, qui ne veut rien perdre,

suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche de stérilité et justifier son propre goût, de réciter aux

personnes de sa connaissance le roman en entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. Alvare y

devenait la dupe de son ennemi, et l'ouvrage alors, divisé en deux parties, se terminait dans la première

par cette fâcheuse catastrophe, dont la seconde partie développait les suites ; d'obsédé qu'il était, Alvare,

devenu possédé, n'était plus qu'un instrument entre les mains du Diable, dont celui-ci se servait pour

mettre le désordre partout. Le canevas de cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor à

l'imagination, ouvrait la carrière la plus étendue à la critique, au sarcasme, à la licence.

Sur ce récit, les avis se partagèrent ; les uns prétendirent qu'on devait conduire Alvare jusqu'à la chute
inclusivement, et s'arrêter là ; les autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences.

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