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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

Marcos rentre. "Si vous voulez prendre un repas, seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est
attelée."

Je descends du lit ; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient sous moi. Je consens à prendre quelque
nourriture, mais cela me devient impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la

dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.

"Madame, me répond-il, nous a satisfaits et plus que noblement ; vous et moi, seigneur cavalier, avons
deux braves femmes." A ce propos, sans rien répondre, je monte dans ma chaise : elle chemine.

Je ne peindrai point la confusion de mes pensées : elle était telle, que l'idée du danger dans lequel je
devais trouver ma mère ne s'y retraçait que faiblement. Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais moins

un homme qu'un automate.

Mon conducteur me réveille. "Seigneur cavalier, nous devons trouver madame dans ce village-ci."

Je ne lui réponds rien. Nous traversions une espèce de bourgade ; à chaque maison il s'informe si l'on n'a
pas vu passer une jeune dame en tel et tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point arrêtée. Il se

retourne, comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que

moi, je devais lui paraître bien troublé.

Nous sommes hors du village, et je commence à me flatter que l'objet actuel de mes frayeurs s'est éloigné
au moins pour quelque temps. Ah ! si je puis arriver, tomber aux genoux de dona Mencia, me dis-je à

moi-même, si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable mère, fantômes, monstres qui vous

êtes acharnés sur moi, oserez-vous violer cet asile ? J'y retrouverai avec les sentiments de la nature les

principes salutaires dont je m'étais écarté, je m'en ferai un rempart contre vous.

Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet ange tutélaire... Ah ! je ne veux
vivre que pour la venger sur moi-même. Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh ! qui m'y délivrera des

chimères engendrées dans mon cerveau ? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe charmant, il faut que je

renonce à vous : une larve infernale s'est revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre ; ce que je

verrais en vous de plus touchant me rappellerait...

Au milieu de ces réflexions, dans lesquelles mon attention est concentrée, la voiture est entrée dans la
grande cour du château. J'entends une voix : "C'est Alvare ! c'est mon fils !" J'élève la vue et reconnais

ma mère sur le balcon de son appartement.

Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve. Mon âme semble renaître : mes
forces se raniment toutes à la fois. Je me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne.

Ah ! m'écriai-je les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de sanglots, ma mère ! ma mère ! je ne

suis donc pas votre assassin ? Me reconnaîtrez-vous pour votre fils ? Ah ! ma mère, vous m'embrassez

La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement altéré mes traits et le son de ma
voix, que dona Mencia en conçoit de l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me

force à m'asseoir. Je voulais parler : cela m'était impossible ; je me jetais sur ses mains en les baignant de

larmes, en les couvrant des caresses les plus emportées.

Dona Mencia me considère d'un air d'étonnement : elle suppose qu'il doit m'être arrivé quelque chose
d'extraordinaire ; elle appréhende même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son

inquiétude, sa curiosité, sa bonté, sa tendresse se peignent dans ses complaisances et dans ses regards, sa

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