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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

accablent mon âme : je la croirais anéantie si la voix sourde du remords ne criait pas au fond de mon
coeur. Cependant, la révolte de mes sens subsiste d'autant plus impérieusement qu'elle ne peut être

réprimée par la raison. Elle me livre sans défense à mon ennemi : il en abuse et me rend aisément sa

conquête.

Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute dont il est beaucoup plus l'auteur
que le complice. "Nos affaires sont arrangées, me dit-il, sans altérer sensiblement ce ton de voix auquel il

m'avait habitué. Tu es venu me chercher : je t'ai suivi, servi, favorisé ; enfin, j'ai fait ce que tu as voulu.

Je désirais ta possession, et il fallait, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon de

toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices la première complaisance ; quant à la seconde, je

m'étais nommé : tu savais à qui tu te livrais, et ne saurais te prévaloir de ton ignorance. Désormais notre

lien, Alvare, est indissoluble, mais pour cimenter notre société, il est important de nous mieux connaître.

Comme je te sais déjà presque par coeur, pour rendre nos avantages réciproques, je dois me montrer à toi

tel que je suis."

On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière : un coup de sifflet très aigu part à
côté de moi. A l'instant l'obscurité qui m'environne se dissipe : la corniche qui surmonte le lambris de la

chambre s'est toute chargée de gros limaçons : leurs cornes, qu'ils font mouvoir vivement et en manière

de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet redoublent par

l'agitation et l'allongement. Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi ;

au lieu d'une figure ravissante, que vois-je ? O ciel ! c'est l'effroyable tête de chameau. Elle articule d'une

voix de tonnerre ce ténébreux Che vuoi qui m'avait tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire

humain plus effrayant encore, tire une langue démesurée...

Je me précipite ; je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentais battre mon coeur
avec une force terrible : j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration.

Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette inexprimable situation, quand je me
sens tirer par le bras ; mon épouvante s'accroît : forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante

les aveugle.

Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les corniches ; mais le soleil me donnait
d'aplomb sur le visage. On me tire encore par le bras : on redouble ; je reconnais Marcos.

"Eh ! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir ? Si vous voulez arriver à
Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas de temps à perdre, il est près de midi."

Je ne répondais pas : il m'examine : "Comment ? vous êtes resté tout habillé sur votre lit : vous y avez
donc passé quatorze heures sans vous éveiller ? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos.

Madame votre épouse s'en est doutée : c'est sans doute dans la crainte de vous gêner qu'elle a été passer

la nuit avec une de mes tantes ; mais elle a été plus diligente que vous ; par ses ordres, dès le matin tout a

été mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter. Quant à madame, vous ne la trouverez pas ici

: nous lui avons donné une bonne mule ; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin ; elle vous précède,

et doit vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre route."

Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux, et passe les mains sur ma tête pour y trouver ce filet
dont mes cheveux devaient être enveloppés... Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle était

la veille : la rosette y tient. Dormirais-je ? me dis-je alors. Ai-je dormi ? serais-je assez heureux pour que

tout n'eût été qu'un songe ? Je lui ai vu éteindre la lumière... Elle l'a éteinte... La voilà...

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