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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

"O mon Alvare ! s'écrie Biondetta ; j'ai triomphé : je suis le plus heureux de tous les êtres."

Je n'avais pas la force de parler : j'éprouvais un trouble extraordinaire : je dirai plus ; j'étais honteux,
immobile. Elle se précipite à bas du lit : elle est à mes genoux : elle me déchausse. "Quoi ! chère

Biondetta, m'écriai-je, quoi ! vous vous abaissez ?...

- Ah ! répond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'étais que mon despote : laisse-moi servir mon amant."

Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes : mes cheveux, ramassés avec ordre, sont arrangés
dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche. Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les

obstacles que je voulais opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite toilette de nuit, éteint le

flambeau qui nous éclairait, et voilà les rideaux tirés.

Alors avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique ne saurait se comparer : "Ai-je
fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare, comme il a fait le mien ? Mais non : je suis encore la seule

heureuse : il le sera, je le veux ; je l'enivrerai de délices ; je le remplirai de sciences ; je l'élèverai au faîte

des grandeurs. Voudras-tu, mon coeur, voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre avec

moi les hommes, les éléments, la nature entière ?

- O ma chère Biondetta ! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort sur moi-même, tu me suffis : tu
remplis tous les voeux de mon coeur...

- Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire : ce n'est pas là mon nom : tu me
l'avais donné : il me flattait ; je le portais avec plaisir : mais il faut que tu saches qui je suis... Je suis le

Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable..."

En prononçant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle fermait, plus qu'exactement, le
passage aux réponses que j'aurais voulu lui faire. Dès que je pus rompre le silence : "Cesse, lui dis-je, ma

chère Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal et de me rappeler une erreur abjurée

depuis longtemps.

- Non, mon cher Alvare, non ce n'était point une erreur ; j'ai dû te le faire croire, cher petit homme. Il
fallait bien te tromper pour te rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité : ce n'est qu'en

vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah ! tu le seras beaucoup si tu veux l'être ! je prétends te

combler. Tu conviens déjà que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir."

Ce badinage achevait de me déconcerter. Je m'y refusais, et l'ivresse de mes sens aidait à ma distraction
volontaire.

"Mais, réponds-moi donc, me disait-elle.

- Eh ! que voulez-vous que je réponde ?...

- Ingrat, place la main sur ce coeur qui t'adore ; que le tien s'anime, s'il est possible, de la plus légère des
émotions qui sont si sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme

délicieuse par qui les miennes sont embrasées ; adoucis si tu le peux le son de cette voix si propre à

inspirer l'amour, et dont tu ne te sers que trop pour effrayer mon âme timide ; dis-moi, enfin, s'il t'est

possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi : Mon cher Béelzébuth, je t'adore..."

A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle me saisit ; l'étonnement, la stupeur

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