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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

- Alvare, me répond-elle sans se déranger, allez consulter vos Égyptiennes sur les moyens de rétablir le
repos dans mon coeur et dans le vôtre.

- Quoi ! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre colère ? Ah ! vous allez m'excuser,
Biondetta. Si vous saviez combien les avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles

m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas ! Oui, c'en est fait, demain nous partons

pour Rome, pour Venise, pour Paris, pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous.

Nous y attendrons l'aveu de ma famille..."

A ce discours, Biondetta se retourne. Son visage était sérieux et même sévère. "Vous rappelez-vous,
Alvare, ce que je suis, ce que j'attendais de vous, ce que je vous conseillais de faire ? Quoi ! lorsqu'en me

servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu vous amener à rien de raisonnable, la

règle de ma conduite et de la vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres, les plus dangereux pour vous

et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables ! Certes, s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai

toujours craint les hommes ; j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix ; il est fait, il est sans retour

: je suis bien malheureuse !" Alors elle fond en larmes, dont elle cherche à me dérober la vue.

Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à ses genoux : "O Biondetta ! m'écriai-je, vous ne
voyez pas mon coeur ! vous cesseriez de le déchirer.

- Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir avant de me connaître. Il faut
qu'un dernier effort vous dévoile mes ressources, et ravisse si bien et votre estime et votre confiance, que

je ne sois plus exposée à des partages humiliants ou dangereux ; vos pythonisses sont trop d'accord avec

moi pour ne pas m'inspirer de justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis et les

miens, ne soient pas cachés sous ces masques ? Souvenez-vous de Venise. Opposons à leurs ruses un

genre de merveilles qu'ils n'attendent sans doute pas de moi. Demain, j'arrive à Maravillas dont leur

politique cherche à m'éloigner ; les plus avilissants, les plus accablants de tous les soupçons vont m'y

accueillir : mais dona Mencia est une femme juste, estimable ; votre frère a l'âme noble, je

m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance, d'obéissance, de patience, j'irai

au-devant des épreuves."

Elle s'arrête un moment. "Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse sylphide ?" s'écrie-t-elle d'un ton
douloureux.

Elle veut poursuivre ; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la parole.

Que devins-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, ces résolutions dictées par la
prudence, ces mouvements d'un courage que je regardais comme héroïque ! Je m'assieds auprès d'elle :

j'essaie de la calmer par mes caresses ; mais d'abord on me repousse : bientôt après je n'éprouve plus de

résistance sans avoir sujet de m'en applaudir ; la respiration l'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, le

corps n'obéit qu'à des mouvements convulsifs, une froideur suspecte s'est répandue sur toute la peau, le

pouls n'a plus de mouvement sensible, et le corps paraîtrait entièrement inanimé, si les pleurs ne

coulaient pas avec la même abondance.

O pouvoir des larmes ! c'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour ! Mes défiances, mes
résolutions, mes serments, tout est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me suis

trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum de la rose ; et si je voulais m'en

éloigner, deux bras dont je ne saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens dont il

me devient impossible de me dégager ........................... .......................................................................

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