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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

que je fais moi-même. Je ne songeais qu'à m'échapper pour rejoindre, où je le pourrais, mes diseuses de
bonne aventure. Enfin je crois voir un moment favorable : je le saisis. En un clin d'oeil j'ai volé vers mes

sorcières, les ai retrouvées et conduites sous un petit berceau qui termine le potager de la ferme. Là, je les

supplie de me dire, en prose, sans énigme, très succinctement, enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir

d'intéressant sur mon compte. La conjuration était forte, car j'avais les mains pleines d'or. Elles brûlaient

de parler, comme moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des

particularités les plus secrètes de ma famille, et confusément de mes liaisons avec Biondetta, de mes

craintes, de mes espérances ; je croyais apprendre bien des choses, je me flattais d'en apprendre de plus

importantes encore ; mais notre Argus est sur mes talons.

Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je voulais parler. "Point d'excuses, dit-elle, la rechute est
impardonnable...

- Ah ! vous me la pardonnerez, lui dis-je : j'en suis sûr, quoique vous m'ayez empêché de m'instruire
comme je pouvais l'être, dès à présent j'en sais assez...

- Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas ici le temps de quereller ; si nous
sommes dans le cas de nous manquer d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je

m'y assieds à côté de vous : je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez."

Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous deux sont
animés par les plaisirs de la journée ; Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins timides : la pudeur

s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le tour de la table, et semble en

avoir banni jusqu'à un certain point la réserve : les vieillards même, s'animant du souvenir de leurs

plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent moins de la vivacité que de la

pétulance. J'avais ce tableau sous les yeux ; j'en avais un plus mouvant, plus varié à côté de moi.

Biondetta paraissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la bouche armée des grâces fières du
dédain, ou embellie par le sourire, m'agaçait, me boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par me

marcher doucement sur les pieds. En un mot c'était en un moment une faveur, un reproche, un châtiment,

une caresse : de sorte que livré à cette vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre inconcevable.

Les mariés ont disparu : une partie des convives les a suivis pour une raison ou pour une autre. Nous
quittons la table. Une femme, c'était la tante du fermier et nous le savions, prend un flambeau de cire

jaune, nous précède, et en la suivant nous arrivons dans une petite chambre de douze pieds en carré : un

lit qui n'en a pas quatre de largeur, une table et deux sièges en font l'ameublement. "Monsieur et

madame, nous dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions vous donner." Elle

pose son flambeau sur la table et on nous laisse seuls.

Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole : "Vous avez donc dit que nous étions mariés ?

- Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la vérité. J'ai votre parole, vous avez la mienne. Voilà
l'essentiel. Vos cérémonies sont des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point de cas.

Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne,

vous me donnerez la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin de repos : je

suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes les manières" ; en prononçant ces paroles du ton le plus

animé, elle s'étend dessus le lit le nez tourné vers la muraille. "Eh quoi ! m'écriai-je, Biondetta, je vous ai

déplu, vous êtes sérieusement fâchée ! comment puis-je expier ma faute ? demandez ma vie.

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