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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

Et que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former et
devez si bien connaître son origine physique ? - Je ne craindrais pas, si je la connaissais moins : je me

suis soumise par l'amour de vous aux causes physiques, et je les appréhende parce qu'elles tuent et

qu'elles sont physiques."

Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange. Cependant l'orage, après s'être
annoncé de loin, approche et mugit d'une manière épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par les

vents en mille sens contraires ; les coups de tonnerre, répétés par les antres des montagnes voisines,

retentissaient horriblement autour de nous. Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. Le

vent, la grêle, la pluie, se disputaient entre eux à qui ajouterait le plus à l'horreur de l'effroyable tableau

dont nos sens étaient affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile ; un coup effroyable suit.

Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes bras : "Ah ! Alvare,

je suis perdue !..."

Je veux la rassurer. "Mettez la main sur mon coeur", disait-elle. Elle me la place sur sa gorge, et
quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus

sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle m'embrassait de toutes ses forces et

redoublait à chaque éclair. Enfin un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre part :

Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la frapper avant de m'avoir atteint

moi-même le premier.

Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender pour moi, non les suites de l'orage,
mais celles d'un complot formé dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté

que je ne puis le dire, je me lève : "Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette

frayeur ; ce tintamarre ne menace ni vous ni moi."

Mon flegme dut la surprendre ; mais elle pouvait me dérober ses pensées en continuant d'affecter du
trouble. Heureusement la tempête avait fait son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de

la lune nous annonça que nous n'avions plus rien à craindre du désordre des éléments.

Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès d'elle sans proférer une parole : elle
fit semblant de dormir et je me mis à rêver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le

commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses de ma passion. Je ne donnerai

que le canevas de mes réflexions. Ma maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme.

Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir si je pourrais poursuivre ma route.
Cela me devenait impossible pour le moment. Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que ses

mulets étaient hors de service. Comme j'étais dans cet embarras, Biondetta vint me joindre.

Je commençais à perdre patience quand un homme d'une physionomie sinistre, mais vigoureusement
taillé, parut devant la porte de la ferme, chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence. Je lui

proposai de me conduire chez moi ; il savait le chemin, nous convînmes de prix.

J'allais remonter dans ma voiture ; lorsque je crus reconnaître une femme de campagne qui traversait le
chemin suivie d'un valet : je m'approche ; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village et

soeur de ma nourrice. Je l'appelle ; elle s'arrête, me regarde à son tour, mais d'un air consterné. "Quoi !

c'est vous, me dit-elle, seigneur don Alvare ! Que venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est

jurée, où vous avez mis la désolation ?...

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