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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

- S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour m'effrayer.

- Quoi ! quand vous verriez le Diable ?...

- Je tirerais les oreilles au grand Diable d'enfer.

- Bravo ! si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, et je vous promets mon assistance.
Vendredi prochain, je vous donne à dîner avec deux des nôtres, et nous mettrons l'aventure à fin."

Nous n'étions qu'à mardi : jamais rendez-vous galant ne fut attendu avec tant d'impatience. Le terme
arrive enfin ; je trouve chez mon camarade deux hommes d'une physionomie peu prévenante ; nous

dînons. La conversation roule sur des choses indifférentes.

Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de Portici. Nous sommes en route, nous
arrivons. Ces restes des monuments les plus augustes écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent à

mon imagination des idées qui ne m'étaient pas ordinaires. "Voilà, disais-je, le pouvoir du temps sur les

ouvrages de l'orgueil et de l'industrie des hommes." Nous avançons dans les ruines, et enfin nous sommes

parvenus presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si obscur, qu'aucune lumière extérieure n'y

pouvait pénétrer.

Mon camarade me conduisait par le bras ; il cesse de marcher, et je m'arrête. Alors un de la compagnie
bat le fusil et allume une bougie. Le séjour où nous étions s'éclaire, quoique faiblement, et je découvre

que nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq pieds en carré à peu près, et ayant

quatre issues.

Nous observions le plus parfait silence. Mon camarade, à l'aide d'un roseau qui lui servait d'appui dans sa
marche, trace un cercle autour de lui sur le sable léger dont le terrain était couvert, et en sort après y avoir

dessiné quelques caractères. "Entrez dans ce pentacle, mon brave, me dit-il, et n'en sortez qu'à bonnes

enseignes...

- Expliquez-vous mieux ; à quelles enseignes en dois-je sortir ?

- Quand tout vous sera soumis ; mais avant ce temps, si la frayeur vous faisait faire une fausse démarche,
vous pourriez courir les risques les plus grands."

Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de quelques mots que je n'oublierai
jamais.

"Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, et appelez ensuite à trois fois clairement Béelzébuth,
et surtout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire."

Je me rappelai que je m'étais vanté de lui tirer les oreilles. "Je tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant pas en
avoir le démenti.

- Nous vous souhaitons bien du succès, me dit-il ; quand vous aurez fini, vous nous avertirez. Vous êtes
directement vis-à-vis de la porte par laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre." Ils se retirent.

Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate : je fus au moment de les rappeler ; mais il y
avait trop à rougir pour moi ; c'était d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la

place où j'étais, et tins un moment conseil. On a voulu m'effrayer, dis-je ; on veut voir si je suis

pusillanime. Les gens qui m'éprouvent sont à deux pas d'ici, et à la suite de mon évocation je dois

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