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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

ma course et rendent les chemins mauvais et les passages impraticables. Les chevaux s'abattent ; ma
voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se dément à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par le

train, ou par les roues. Enfin, après bien des traverses infinies, je parviens au col de Tende.

Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage aussi contrarié, j'admirais le
personnage de Biondetta. Ce n'était plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue ; il

semblait qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies de la gaieté la plus vive, et me

persuader que les fatigues n'avaient rien de rebutant pour elle.

Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser : je m'y
livrais, mais avec réserve ; mon orgueil compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle lisait

trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre et chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je

dois en convenir. Une fois entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point d'honneur

fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour l'avenir.

Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par attention pour elle, à m'y
reposer quelques jours. Elle arrêtait mes regards sur l'aisance, la facilité des moeurs de la nation

française. "C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir établi. Les ressources d'aucune espèce

ne vous y manqueront ; vous ferez la figure qu'il vous plaira d'y faire, et j'ai des moyens sûrs de vous y

faire jouer le plus grand rôle ; les Français sont galants : si je ne présume point trop de ma figure, ce qu'il

y aurait de plus distingué parmi eux viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à mon

Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole !"

Je regardai cette proposition comme un badinage. "Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette fantaisie...

- Partons donc bien vite pour l'Estramadure, répliquai-je, et nous reviendrons faire présenter à la cour de
France l'épouse de don Alvare Maravillas, car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en

aventurière...

- Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle, il s'en faut bien que je la regarde comme le terme où je
dois trouver mon bonheur ; comment ferais-je pour ne jamais la rencontrer ?"

J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but, et je me trouvai bientôt sur le territoire
espagnol. Les obstacles imprévus, les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les

mulets rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont et la Savoie.

On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, et c'est avec raison ; cependant je m'estimais heureux
quand les contrariétés éprouvées pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit au

milieu de la campagne, ou dans une grange écartée.

"Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que nous éprouvons ? En sommes-nous
encore bien éloignés ?

- Vous êtes, repris-je, en Estramadure, et à dix lieues tout au plus du château de Maravillas...

- Nous n'y arriverons certainement pas ; le ciel nous en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il
se charge."

Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je fis apercevoir à Biondetta que la grange
où nous étions pouvait nous garantir de l'orage. "Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre ? me dit-elle... -

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