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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

- Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute assistance ?
L'indigne Bernadillo nous avait suivis à Venise ; à peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous

craindre, impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination des gens

attachés à mon service, il a fait assiéger par des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes

femmes, effrayées, m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a

enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et

cela se trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. J'implore de

l'assistance, de la compassion ; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On

me vend fort cher une mauvaise chaise : je trouve des guides, des postillons ; je vous suis..."

Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. "Je ne pouvais, lui dis-je, prévoir des
événements de cette nature. Je vous avais vue l'objet des égards, des respects de tous les habitants des

bords de la Brenta ; ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je imaginer qu'on vous le disputerait

dans mon absence ? O Biondetta ! vous êtes éclairée : ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des

vues aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions désespérées ? Pourquoi...

- Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier ? Je suis femme par mon choix, Alvare, mais je suis
femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions ; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les

zones la matière élémentaire dont mon corps est composé ; elle est très susceptible ; si elle ne l'était pas,

je manquerais de sensibilité, vous ne me feriez rien éprouver et je vous deviendrais insipide.

Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes les imperfections de mon sexe, pour en réunir, si

je pouvais, toutes les grâces ; mais la folie est faite, et constituée comme je le suis à présent, mes

sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche : mon imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des

passions d'une violence qui devrait vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes,

et si nous ne connaissions pas mieux les principes et les effets de ces élans naturels qu'on ne les connaît à

Salamanque. On leur y donne des noms odieux ; on parle au moins de les étouffer. Étouffer une flamme

céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et le corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre et se

forcer de concourir au maintien nécessaire de leur union ! Cela est bien imbécile, mon cher Alvare ! Il

faut régler ces mouvements, mais quelquefois il faut leur céder ; si on les contrarie, si on les soulève, ils

échappent tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi dans ces

moments-ci, Alvare ; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve ; songez

qu'un de vos refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour, révoltent l'orgueil,

éveillent le dépit, la défiance, la crainte ; que dis-je ? je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare

aussi malheureux que moi !

- O Biondetta ! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de vous ; mais je crois voir la nature même
dans l'aveu que vous faites de vos penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre

tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs des conseils de la digne mère qui va nous

recevoir dans ses bras ? Elle vous chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours

heureux...

- Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux mon sexe et n'espère pas autant que vous ;
mais je veux vous obéir pour vous plaire, et je me livre."

Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en compagnie de l'objet qui avait captivé ma
raison et mes sens, je m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France ; mais il

semblait que le ciel me devenait contraire depuis que je n'étais pas seul : des orages affreux suspendent

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