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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

"Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon coeur à ma mère, et remettons-nous
encore une fois sous ce cher abri."

Je retourne à mon auberge ordinaire : je cherche une voiture, et, sans m'embarrasser d'équipages, je
prends la route de Turin pour me rendre en Espagne par la France, mais avant, je mets dans un paquet

une note de trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit :

A MA CHERE BIONDETTA

"Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait m'arracher à la vie, si l'espoir du plus
prompt retour ne consolait mon coeur. Je vais voir ma mère ; animé par votre charmante idée, je

triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit faire mon bonheur. Heureux

d'avoir rempli mes devoirs avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de

ma vie. Vous connaîtrez un Espagnol, ma Biondetta ; vous jugerez d'après sa conduite, que s'il obéit aux

devoirs de l'honneur et du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses

préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour : il

m'avait voué une entière obéissance ; je le reconnaîtrai encore mieux par cette faible condescendance à

des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour

l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en

attendant que la plus vive tendresse qui fut jamais vous ramène pour toujours votre esclave."

Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle saison, et tout semblait se prêter à
l'impatience que j'avais d'arriver dans ma patrie. Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une

chaise de poste assez mal en ordre ayant dépassé ma voiture, s'arrête et me laisse voir, à travers une

portière, une femme qui fait des signes et s'élance pour en sortir.

Mon postillon s'arrête de lui-même ; je descends, et reçois Biondetta dans mes bras ; elle y reste pâmée
sans connaissance ; elle n'avait pu dire que ce peu de mots : "Alvare ! vous m'avez abandonnée."

Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir commodément : elle était heureusement à
deux places. Je fais mon possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de ceux de ses

vêtements qui la gênent ; et, la soutenant entre mes bras, je continue ma route dans la situation que l'on

peut imaginer.

Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence : je fais porter Biondetta dans la chambre la
plus commode ; je la fais mettre sur un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux

spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la fin elle ouvre les yeux.

"On a voulu ma mort, encore une fois, dit-elle ; on sera satisfait.

- Quelle injustice ! lui dis-je ; un caprice vous fait vous refuser à des démarches senties et nécessaires de
ma part. Je risque de manquer à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des

désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de notre union. Je prends le parti de

m'échapper pour aller chercher l'aveu de ma mère...

- Et que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel ! Ne suis-je pas faite pour vous obéir ? Je vous
aurais suivi. Mais m'abandonner seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits

pour vous, me voir exposée par votre faute aux affronts les plus humiliants...

- Expliquez-vous, Biondetta ; quelqu'un aurait-il osé ?...

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