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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

nous avertit qu'on avait servi, et nous allâmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître
embarrassée. Heureusement, nous nous trouvions en tiers, un jeune noble était venu passer la soirée avec

nous.

Le lendemain j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des réflexions sérieuses qui m'avaient
occupé pendant la nuit. Elle était encore au lit, et je m'assis auprès d'elle. "Nous avons, lui dis-je, pensé

faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère veut absolument que je me

marie. Je ne saurais être à d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu.

Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon devoir est de vous respecter.

- Eh ! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare ? Mais ce sentiment ne serait-il pas le poison de
l'amour ?

- Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement...

- Bel assaisonnement, qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me pétrifie moi-même ! Ah, Alvare !
Alvare ! je n'ai heureusement ni rime ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon coeur sans cet

assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère : ils sont naturels ; il suffit que sa volonté ratifie

l'union de nos coeurs, pourquoi faut-il qu'elle la précède ? Les préjugés sont nés chez vous au défaut de

lumières, et soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, ils rendent votre conduite aussi inconséquente

que bizarre. Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou inutile de

remplir ; enfin vous cherchez à vous faire écarter de la route, dans la poursuite de l'objet dont la

possession vous semble la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de la volonté

d'autrui. Qui sait si dona Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas ?

Et je me verrais dédaignée ? ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous obtenir d'elle ?

Est-ce un homme destiné à la haute science qui me parle, ou un enfant qui sort des montagnes de

l'Estramadure ? Et dois-je être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle des autres plus que la

mienne ? Alvare ! Alvare ! on vante l'amour des Espagnols ; ils auront toujours plus d'orgueil et de

morgue que d'amour."

J'avais vu des scènes bien extraordinaires ; je n'étais point préparé à celle-ci. Je voulus excuser mon
respect pour ma mère ; le devoir me le prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore

que lui. On n'écoutait pas. "Je ne suis pas devenue femme pour rien, Alvare : vous me tenez de moi, je

veux vous tenir de vous. Dona Mencia désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis

qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens plus malheureuse que

lorsqu'on me haïssait." Et elle se mit à sangloter.

Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement de faiblesse qui m'entraînait aux
pieds de Biondetta, pour essayer de désarmer cette déraisonnable colère, et faire cesser des larmes dont la

seule vue me mettait au désespoir. Je me retirai. Je passai dans mon cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût

rendu service ; enfin, craignant l'issue des combats que j'éprouvais, je cours à ma gondole : une des

femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. "Je vais à Venise, lui dis-je. J'y deviens nécessaire pour

la suite du procès intenté à Olympia" ; et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes inquiétudes,

mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restait à prendre que des partis lâches

ou désespérés.

J'arrive à la ville ; je touche à la première calle. Je parcours d'un air effaré toutes les rues qui sont sur
mon passage, ne m'apercevant point qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter pour

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