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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

"A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes, les Ondins, enchantés de votre
courage, résolurent de vous donner tout l'avantage sur vos ennemis.

"Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre elles. Je parus sous la forme de la petite
chienne ; je reçus vos ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus vous mettiez

de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à régler nos mouvements, plus nous redoublions

d'admiration pour vous et de zèle.

"Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice. Je me soumis avec joie, et
goûtai de tels charmes dans mon obéissance, que je résolus de vous la vouer pour toujours.

"Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude
nécessaire, sans sensations, sans jouissances, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs

fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes connaissances, balancerais-je

davantage sur le choix des moyens par lesquels je puis ennoblir mon essence ?

"Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage : le voilà. Si je me réduis au simple état de
femme, si je perds par ce changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance de mes

compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je servirai mon vainqueur ; je l'instruirai de la

sublimité de son être dont il ignore les prérogatives : il nous soumettra, avec les éléments dont j'aurai

abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la

reine, et la reine adorée de lui.

"Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une substance débarrassée d'organes, me
décidèrent sur-le-champ. En conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter

qu'avec la vie.

"Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un coeur. Je vous admirais, je vous aimais ;
mais que devins-je, lorsque je ne vis en vous que de la répugnance, de la haine ! Je ne pouvais ni

changer, ni même me repentir ; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les créatures de votre

espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans

votre protection, l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel : que dis-je ? je le serais encore sans votre

amour."

Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix, ajoutaient au prestige de ce récit
intéressant. Je ne concevais rien de ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon

aventure ?

Tout ceci me paraît un songe, me disais-je ; mais la vie humaine est-elle autre chose ? je rêve plus
extraordinairement qu'un autre, et voilà tout.

Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver presque jusqu'aux portes de la mort, en
passant par tous les termes de l'épuisement et de la douleur.

L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une femme ne serait-elle pas faite de
rosée, de vapeurs terrestres et de rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés ? Où est le

possible ?... Où est l'impossible ?

Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon penchant, en croyant consulter ma
raison.

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