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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

m'aider à m'élancer : mais quelle est la première clef de la science dont vous parlez ? Selon ce que
disaient nos camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes qui nous instruisent ; peut-on se lier

avec eux ?

- Vous avez dit le mot, Alvare : on n'apprendrait rien de soi-même ; quant à la possibilité de nos liaisons,
je vais vous en donner une preuve sans réplique."

Comme il finissait ce mot, il achevait sa pipe : il frappe trois coups pour faire sortir le peu de cendres qui
restait au fond, la pose sur la table assez près de moi. Il élève la voix : "Calderon, dit-il, venez chercher

ma pipe, allumez-la, et rapportez-la-moi."

Il finissait à peine le commandement, je vois disparaître la pipe ; et, avant que j'eusse pu raisonner sur les
moyens, ni demander quel était ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée était de retour, et mon

interlocuteur avait repris son occupation.

Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac que pour jouir de la surprise qu'il
m'occasionnait ; puis se levant, il dit : "Je prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous

coucher ; soyez sage, et nous nous reverrons."

Je me retirai plein de curiosité et affamé d'idées nouvelles, dont je me promettais de me remplir bientôt
par le secours de Soberano. Je le vis le lendemain, les jours ensuite ; Je n'eus plus d'autre passion ; Je

devins son ombre.

Je lui faisais mille questions ; il éludait les unes et répondait aux autres d'un ton d'oracle. Enfin, je le
pressai sur l'article de la religion de ses pareils. "C'est, me répondit-il, la religion naturelle." Nous

entrâmes dans quelques détails ; ces décisions cadraient plus avec mes penchants qu'avec mes principes ;

mais je voulais venir à mon but et ne devais pas le contrarier.

"Vous commandez aux esprits, lui disais-je ; je veux comme vous être en commerce avec eux : je le
veux, je le veux !

- Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve ; vous n'avez rempli aucune des
conditions sous lesquelles on peut aborder sans crainte cette sublime catégorie...

- Eh ! me faut-il bien du temps ?

- Peut-être deux ans...

- J'abandonne ce projet, m'écriai-je : je mourrais d'impatience dans l'intervalle. Vous êtes cruel,
Soberano. Vous ne pouvez concevoir la vivacité du désir que vous avez créé dans moi : il me brûle...

- Jeune homme, je vous croyais plus de prudence ; vous me faites trembler pour vous et pour moi. Quoi !
vous vous exposeriez à évoquer des esprits sans aucune des préparations...

- Eh ! que pourrait-il m'en arriver ?

- Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en arriver du mal ; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est notre
faiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne : dans le fond, nous sommes nés pour les commander...

- Ah ! je les commanderai !

- Oui, vous avez le coeur chaud, mais si vous perdez la tête, s'ils vous effraient à certain point ?...

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