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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le quitte ; je vais à la fenêtre, et la foule, la
variété des objets me choquent au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans tout mon

appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation continuelle du corps.

Dans cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe sombre, où mes gens
renfermaient les choses nécessaires à mon service qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais

jamais entré. L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et y passe quelques minutes.

Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce voisine ; un petit jour qui me
donne dans les yeux m'attire vers une porte condamnée : il s'échappait par le trou de la serrure ; j'y

applique l'oeil.

Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés, dans l'attitude d'une personne qui rêve
profondément. Elle rompit le silence.

"Biondetta ! Biondetta ! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le premier, c'est le seul mot caressant qui
soit sorti de sa bouche."

Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui avais vu
raccommoder. Elle avait devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante à demi-voix en

s'accompagnant.

Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une composition arrêtée. En prêtant mieux
l'oreille, j'entendis mon nom, celui d'Olympia ; elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, sur

celle de sa rivale, qu'elle trouvait bien plus heureuse que la sienne ; enfin sur les rigueurs que j'avais pour

elle, et les soupçons qui occasionnaient une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait

conduit dans la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais fait sa félicité. "Hélas !

disait-elle, cela devient impossible. Quand il me connaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne

pourraient l'arrêter ; une autre..."

La passion l'emportait, et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouchoir,
s'essuie et se rapproche de l'instrument ; elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siège

l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui était sur son pupitre, le met sur le

tabouret, s'assied et prélude de nouveau.

Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne serait pas de l'espèce de la première. Je reconnus
l'air d'une barcarolle fort en vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois ; puis, d'une voix plus distincte

et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes :

Hélas ! quelle est ma chimère !

Fille du ciel et des airs,

Pour Alvare et pour la terre,

J'abandonne l'univers ;

Sans éclat et sans puissance,

Je m'abaisse jusqu'aux fers ;

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