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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

- Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme...

- N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette femme pleurait, on l'a vue ; elle n'est pas heureuse. Tu ne
sais que faire le tourment des coeurs qui se donnent à toi. Tu l'as abusée, comme tu m'abuses, et tu

l'abandonnes. Renvoie à ses parents cette jeune personne ; et si tes prodigalités t'ont mis hors d'état de lui

faire justice, qu'elle la tienne de moi. Tu lui dois un sort : je le lui ferai ; mais je veux qu'elle disparaisse

demain.

- Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous ai juré, je vous le répète et vous jure
encore que ce n'est pas une femme ; et plût au ciel...

- Que veulent dire ces mensonges et ce Plût au ciel, monstre ? Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai
d'autres ressources ; je te démasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de l'entendre."

Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'être point ému, je me retirai chez moi,
quoiqu'il fût tard.

Mon arrivée parut surprendre mes domestiques, et surtout Biondetta : elle témoigna quelque inquiétude
sur ma santé ; je répondis qu'elle n'était point altérée. Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison

avec Olympia, et il n'y avait eu aucun changement dans sa conduite à mon égard ; mais on en remarquait

dans ses traits : il y avait sur le ton général de sa physionomie une teinte d'abattement et de mélancolie.

Le lendemain, à peine étais-je éveillé, que Biondetta entre dans ma chambre, une lettre ouverte à la main.
Elle me la remet, et je lis :

AU PRÉTENDU BIONDETTO

"Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire chez don Alvare ; mais vous êtes trop
jeune pour n'être pas excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. Ce

cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique

déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle ; vous serez susceptible d'un bon

conseil. Vous êtes en âge, madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait ; une âme sensible

vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du sacrifice que l'on doit faire pour

assurer votre repos. Il faut qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a fait abandonner, à

celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous

persistez à vouloir être trompée et malheureuse, et à en faire d'autres, attendez-vous à tout ce que le

désespoir peut suggérer de plus violent à une rivale. J'attends votre réponse."

Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. "Répondez, lui dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et
vous savez mieux que moi combien elle l'est...

- Vous la connaissez, don Alvare, n'appréhendez-vous rien d'elle ?...

- J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps ; ainsi je la quitte ; et pour m'en délivrer plus
sûrement, je vais louer ce matin une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta." Je m'habillai

sur-le-champ, et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je réfléchissais aux menaces d'Olympia.

Pauvre folle ! disais-je, elle veut tuer... Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le mot.

Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi ; je dînai ; et, craignant que la force de l'habitude ne
m'entraînât chez la courtisane, je me déterminai à ne pas sortir de la journée.

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