bibliotheq.net - littérature française
 

Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

moi ; en tout cas, je n'avais pas la force de le vouloir. Je détournais les yeux pour ne pas le voir où il était,
et le voyais partout où il n'était pas.

Le jeu cessait de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon, que j'aimais passionnément, n'étant plus
assaisonné par le risque, avait perdu tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries du carnaval

m'ennuyaient ; les spectacles m'étaient insipides. Quand j'aurais eu le coeur assez libre pour désirer de

former une liaison parmi les femmes du haut parage, j'étais rebuté d'avance par la langueur, le cérémonial

et la contrainte de la cicisbeature. Il me restait la ressource des casins des nobles, où je ne voulais plus

jouer, et la société des courtisanes.

Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y en avait quelques-unes plus distinguées par l'élégance de
leur faste et l'enjouement de leur société, que par leurs agréments personnels. Je trouvais dans leurs

maisons une liberté réelle dont j'aimais à jouir, une gaieté bruyante qui pouvait m'étourdir, si elle ne

pouvait me plaire ; enfin un abus continuel de la raison qui me tirait pour quelques moments des entraves

de la mienne. Je faisais des galanteries à toutes les femmes de cette espèce chez lesquelles j'étais admis,

sans avoir de projet sur aucune ; mais la plus célèbre d'entre elles avait des desseins sur moi qu'elle fit

bientôt éclater.

On la nommait Olympia. Elle avait vingt-six ans, beaucoup de beauté, de talents et d'esprit. Elle me
laissa bientôt apercevoir du goût qu'elle avait pour moi, et sans en avoir pour elle, je me jetai à sa tête

pour me débarrasser en quelque sorte de moi-même.

Notre liaison commença brusquement, et, comme j'y trouvais peu de charmes, je jugeai qu'elle finirait de
même, et qu'Olympia, ennuyée de mes distractions auprès d'elle, chercherait bientôt un amant qui lui

rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris sur le pied de la passion la plus

désintéressée ; mais notre planète en décidait autrement. Il fallait sans doute pour le châtiment de cette

femme superbe et emportée, et pour me jeter dans des embarras d'une autre espèce, qu'elle conçût un

amour effréné pour moi.

Déjà je n'étais plus le maître de revenir le soir à mon auberge, et j'étais accablé pendant la journée de
billets, de messages et de surveillants.

On se plaignait de mes froideurs. Une jalousie qui n'avait pas encore trouvé d'objet, s'en prenait à toutes
les femmes qui pouvaient attirer mes regards, et aurait exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles, si

l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisais dans ce tourment perpétuel, mais il fallait bien y

vivre. Je cherchais de bonne foi à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire du goût

dangereux que je me connaissais. Cependant une scène plus vive se préparait.

J'étais sourdement observé dans mon auberge par les ordres de la courtisane. "Depuis quand, me dit-elle
un jour, avez-vous ce beau page qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, et que vous

ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle dans votre appartement ? Pourquoi lui

faites-vous observer cette retraite austère ? Car on ne le voit jamais dans Venise.

- Mon page, répondis-je, est un jeune homme bien né, de l'éducation duquel je suis chargé par devoir.
C'est...

- C'est, reprit-elle, les yeux enflammés de courroux, traître, c'est une femme. Un de mes affidés lui a vu
faire sa toilette par le trou de la serrure...

< page précédente | 16 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.