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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

treize cents sequins que j'avais amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois heures du
matin, je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes connaissances. Mon chagrin était écrit dans mes

regards, et sur tout mon extérieur. Biondetta me parut affectée ; mais elle n'ouvrit pas la bouche.

Le lendemain je me levai tard. Je me promenais à grands pas dans ma chambre en frappant des pieds. On
me sert, je ne mange point. Le service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle me fixe un

instant, laisse échapper quelques larmes : "Vous avez perdu de l'argent, don Alvare ; peut-être plus que

vous n'en pouvez payer...

- Et quand cela serait, où trouverais-je le remède ?

- Vous m'offensez ; mes services sont toujours à vous au même prix ; mais ils ne s'étendraient pas loin,
s'ils n'allaient qu'à vous faire contracter avec moi de ces obligations que vous vous croiriez dans la

nécessité de remplir sur-le-champ. Trouvez bon que je prenne un siège ; je sens une émotion qui ne me

permettrait pas de me soutenir debout ; j'ai, d'ailleurs, des choses importantes à vous dire. Voulez-vous

vous ruiner ?... Pourquoi jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer ?

- Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard ? Quelqu'un pourrait-il me les apprendre ?

- Oui ; prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez mal à propos jeux de hasard. Il
n'y a point de hasard dans le monde ; tout y a été et sera toujours une suite de combinaisons nécessaires

que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les principes sont, en même temps, et si

abstraits et si profonds, qu'on ne peut les saisir si l'on n'est conduit par un maître ; mais il faut avoir su se

le donner et se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette connaissance sublime que par une image.

L'enchaînement des nombres fait la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les événements fortuits et

prétendus déterminés, les forçant par des balanciers invisibles à tomber chacun à leur tour, depuis ce qui

se passe d'important dans les sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui vous ont

aujourd'hui dépouillé de votre argent."

Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, cette proposition un peu brusque de me donner un
maître, m'occasionnèrent un léger frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avait saisi sous la voûte de

Portici. Je fixe Biondetta, qui baissait la vue. "Je ne veux pas de maître, lui dis-je ; je craindrais d'en trop

apprendre ; mais essayez de me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et s'en

servir sans compromettre son caractère." Elle prit la thèse, et voici en substance l'abrégé de sa

démonstration.

"La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant qui se renouvelle à chaque taille ; si elle ne
courait pas des risques, la république ferait à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais les calculs

que nous pouvons faire sont supposés, et la banque a toujours beau jeu, en tenant contre une personne

instruite sur dix mille dupes."

La conviction fut poussée plus loin. On m'enseigna une seule combinaison, très simple en apparence ; je
n'en devinai pas les principes ; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le succès.

En un mot, je regagnai en la suivant tout ce que j'avais perdu, payai mes dettes de jeu, et rendis en
rentrant à Biondetta l'argent qu'elle m'avait prêté pour tenter l'aventure.

J'étais en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances s'étaient renouvelées sur les desseins de
l'être dangereux dont j'avais agréé les services. Je ne savais pas décidément si je pourrais l'éloigner de

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