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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

toujours avant de parler ; elle chercha mon obligation, me la remit, prit la somme et se contenta de me
dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus longtemps du plaisir de m'avoir obligé.

"Mais je vous dois encore, lui dis-je, car vous avez payé les postes." Elle en avait l'état sur la table. Je
l'acquittai. Je sortais avec un sang-froid apparent ; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui

donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage ; elle me tournait le dos. Je l'observai quelque temps

; elle semblait très occupée, et apportait à son travail autant d'adresse que d'activité.

Je revins rêver dans ma chambre. "Voilà, disais-je, le pair de ce Calderón, qui allumait la pipe à
Soberano, et quoiqu'il ait l'air très distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni exigeant,

ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le garderais-je pas ? Il m'assure, d'ailleurs, que

pour le renvoyer il ne faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout à l'heure ce que

je puis vouloir à tous les instants du jour ?" On interrompit mes réflexions en m'annonçant que j'étais

servi.

Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, était derrière mon siège, attentive à prévenir mes besoins.
Je n'avais pas besoin de me retourner pour la voir ; trois glaces disposées dans le salon répétaient tous ses

mouvements. Le dîner finit ; on dessert. Elle se retire.

L'aubergiste monte, la connaissance n'était pas nouvelle. On était en carnaval ; mon arrivée n'avait rien
qui dût le surprendre. Il me félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposait un meilleur état dans

ma fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le jeune homme le plus beau, le plus affectionné,

le plus intelligent, le plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptais prendre part aux plaisirs

du carnaval : c'était mon intention. Je pris un déguisement et montai dans ma gondole.

Je courus la place ; j'allai au spectacle, au ridotto. Je jouai, je gagnai quarante sequins et rentrai assez
tard, ayant cherché de la dissipation partout où j'avais cru pouvoir en trouver.

Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me livre aux soins d'un valet de chambre
et se retire, après m'avoir demandé à quelle heure j'ordonnais que l'on entrât chez moi. A l'heure

ordinaire, répondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que personne n'était au fait de ma manière

de vivre.

Je me réveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai par hasard les yeux sur les lettres de
ma mère, demeurées sur la table. "Digne femme ! m'écriai-je ; que fais-je ici ? Que ne vais-je me mettre à

l'abri de vos sages conseils ? J'irai, ah ! j'irai, c'est le seul parti qui me reste."

Comme je parlais haut, on s'aperçut que j'étais éveillé ; on entra chez moi, et je revis l'écueil de ma
raison. Il avait l'air désintéressé, modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçait un

tailleur et des étoffes ; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à l'heure du repas.

Je mangeai peu, et courus me précipiter à travers le tourbillon des amusements de la ville. Je cherchai les
masques ; j'écoutai, je fis de froides plaisanteries, et terminai la scène par l'opéra, surtout le jeu,

jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette seconde séance qu'à la première.

Dix jours se passèrent dans la même situation de coeur et d'esprit, et à peu près dans des dissipations
semblables ; je trouvai d'anciennes connaissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées

les plus distinguées ; je fus admis aux parties des nobles dans leurs casins.

Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne s'était pas démentie, mais je perdis au ridotto, en une soirée,

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