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Jacques Cazotte - Le Diable amoureux

"Le jour est venu, Biondetta, les bienséances sont remplies, vous pouvez sortir de ma chambre sans
craindre le ridicule.

- Je suis, me répondit-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur ; mais vos intérêts et les miens m'en
inspirent une beaucoup plus fondée : ils ne permettent pas que nous nous séparions.

- Vous vous expliquerez ? lui dis-je.

- Je vais le faire, Alvare.

"Votre jeunesse, votre imprudence, vous ferment les yeux sur les périls que nous avons rassemblés
autour de nous. A peine vous vis-je sous la voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la plus

hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour parvenir au bonheur, je dois

m'unir à un mortel, prenons un corps, il en est temps. Voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner

les méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice ; dussé-je me voir exposée à leur ressentiment, à leur

vengeance, que m'importe ? Aimée d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous serons soumis.

Vous avez vu la suite ; voici les conséquences.

"L'envie, la jalousie, le dépit, la rage me préparent les châtiments les plus cruels auxquels puisse être
soumis un être de mon espèce, dégradé par son choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A peine est-il

jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer, comme nécromancien, à ce tribunal que vous

connaissez. Dans une heure...

- Arrêtez, m'écriai-je, en me mettant les poings fermés sur les yeux, vous êtes le plus adroit, le plus
insigne des faussaires. Vous parlez d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée, je

vous défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le puis, pour devenir capable de

prendre une résolution.

"S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre vous et lui
; mais si vous m'aidez à me tirer d'ici, à quoi m'engagerai-je ? Puis-je me séparer de vous quand je le

voudrai ? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision.

- Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre volonté. J'ai même regret que ma
soumission soit forcée. Si vous méconnaissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...

- Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon valet de chambre ; il faut qu'il me
trouve de l'argent, qu'il aille à la poste. Je me rendrai à Venise près de Bentinelli, banquier de ma mère.

- Il vous faut de l'argent ? Heureusement je m'en suis précautionnée ; j'en ai à votre service...

- Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferais une bassesse...

- Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi un mandement sur le banquier ;
faites un état de ce que vous devez ici. Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer.

Disculpez-vous par lettre auprès de votre commandant, sur une affaire indispensable qui vous force à

partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une voiture et des chevaux ; mais auparavant, Alvare,

forcée à m'écarter de vous, je retombe dans toutes mes frayeurs ; dites : Esprit qui ne t'es lié à un corps

que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage et t'accorde ma protection."

En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me tenait la main, la pressait, la mouillait

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