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Jacques Cartier - Voyage au Canada

VIII

Les Français, de leur côté, pratiquaient aussi, dès cette époque, les mers qui baignent la côte orientale des
deux Amériques; sans nous arrêter à parler de leurs navigations australes, bornons-nous a rappeler ici

leurs expéditions de pêche &leurs explorations privées en ces parages où l'autorité royale vint si

tardivement donner une consécration publique à leurs efforts. Nous ne chercherons même pas à recueillir

de simples traditions ou de vagues indices plus ou moins dignes d'un examen sérieux: nous voulons nous

en tenir à des témoignages explicites & formels.

C'est à la collection italienne de Ramusio qu'il nous faut recourir pour retrouver, sous un vêtement
étranger, avec le titre pompeux de grand capitaine de mer, un français de Dieppe, dans lequel il nous est

permis de reconnaître l'astronome &pilote Pierre Crignon, qui fut le compagnon des frères Parmentier

dans leur voyage de 1529 à Sumatra, &qui avait également navigué sur les côtes du Brésil &de

Terre-Neuve.

En décrivant cette dernière, qui s'étend, continent &îles, du 40° au 60° degrés de latitude sur une
longueur de trois cent cinquante lieues, il fait remarquer la brisure accusée par le cap Ras entre la

direction de la côte méridionale qui se refuse vers l'ouest, &celle de la côte boréale qui court vers le nord.

Aux Portugais est due la découverte des soixante-dix lieues environ de littoral comprises entre le cap Ras

&le cap de Boavista; tout ce qui est au sud du cap Ras a été exploré en 1504 par ses Normands, &par les

Bretons, qui y ont laissé leur nom à un cap bien connu; tout ce qui est au nord du cap de Boavista a été

relevé pareillement par les dits Normands &Bretons: le capitaine Jean Denys, de Honfleur, avec le pilote

Camart, de Rouen, y conduisit son navire en 1506, &en rapporta, dit-on, une carte assez étendue; puis, en

1508, le capitaine Thomas Aubert, commandant le navire la Pensée, armé par Jean Ango, père du célèbre

gouverneur de Dieppe, y transporta le premier des colons normands.

Dix ans après, en 1518, suivant l'interprétation commune, mais peut-être en réalité quelques années plus
tard, fut entreprise une expédition analogue «par le sieur baron de Léry &de Saint-Just vicomte de Guen,

lequel ayant le courage porté à choses hautes, désiroit s'establir par delà &y donner commencement à une

habitation de François» il s'était approvisionné d'hommes &de bestiaux, &fit voiles jusqu'à l'île de Sable

en face des pêcheries bretonnes; mais la longueur du voyage l'ayant trop longtemps tenu sur la mer, il fut

contraint de décharger là son bestail, vaches &pourceaux, faute d'eaux douces &de pâturages»; &cette

expédition avortée n'eut d'autre résultat que d'avoir jeté sur cette terre aride des animaux qui s'y

multiplièrent graduellement, &devinrent, longtemps après, une ressource inespérée pour d'autres Français

qu'une fortune de mer devait un jour condamner à y séjourner cinq ans entiers dans un déplorable

abandon.

Jusqu'alors, ce n'étaient que des expéditions privées.

IX

Enfin le roi de France se détermina à prendre lui-même sa part dans le lotissement des terres d'outre-mer
que se faisaient à leur guise les autres souverains de l'Europe occidentale, &il envoya officiellement à

son tour, à la découverte des pays transatlantiques où il lui conviendrait de prendre pied.

Le temps était déjà loin, où l'on avait cru retrouver en ces contrées le Japon, la Chine &les Indes d'Asie:
les navigations de Cabot dans le nord, comme celles de Vespuce dans le sud avaient démontré qu'il

s'agissait en réalité d'un monde nouveau; &bien qu'on le crût réuni à ses dernières limites aux régions

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