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Jacques Cartier - Voyage au Canada

V

Il est naturel de penser qu'une notion plus ou moins précise, mais certaine &incontestée, de l'existence
des régions transatlantiques tant de fois abordées par les marins du Nord, s'était conservée parmi eux, &

les écrits d'Adam de Brème prouvent qu'elle avait même pénétré, dès le onzième siècle, jusqu'au sein de

la Germanie. On devait la trouver d'autant plus vivante &plus assurée, qu'on s'élevait davantage vers les

escales d'où étaient parties les plus fréquentes expéditions: il ne faut donc point se récrier contre la

supposition que dans son voyage d'Islande en 1477, Christophe Colomb aurait recueilli en cette île des

indices propres à exciter ou confirmer dans son esprit la conviction que l'Océan occidental pouvait être

franchi par de hardis navigateurs, sûrs de trouver au-delà des rivages accessibles. Les théories du

florentin Toscanelli avaient déjà, en 1477, soutenu cette thèse auprès des savants de Portugal, &lorsque

Colomb parvint à les connaître quelques années après, vers 1481 suivant toute apparence, il n'hésita plus

à se consacrer sans réserve à l'accomplissement du grand dessein d'aller par cette voie de l'occident à la

rencontre des plages extrêmes de l'Asie orientale; mais il lui fallut l'immense courage de mendier encore

pendant plus de dix années, auprès des rois de l'Europe latine, des vaisseaux que, nouveau Typhis, il pût

conduire à la conquête de cette autre toison d'or. Serait-il vrai que, dans l'intervalle, un navigateur

français, le capitaine Cousin, de Dieppe, porté à l'ouest en 1488, jusqu'à de lointains parages inconnus

aurait alors atteint ou aperçu quelque point de la côte américaine? Rien ne se peut déduire avec précision

des vagues indices que nous ont tardivement transmis à ce sujet d'insuffisantes traditions en admettant le

fait comme certain, ce ne serait en définitive qu'un anneau de plus à compter dans la chaîne des

découvertes au bout de laquelle vient se souder, à la fameuse date du 10 octobre 1492, la véritable prise

de possession, par l'Europe, de l'hémisphère transatlantique, simplement jusqu'alors visité à l'aventure par

les devanciers de l'immortel Génois.

VI

Pendant que Colomb, tout plein encore des illusions de ses rêves cosmographiques, s'ingéniait à retrouver
dans l'archipel des Antilles le Zipan-gu &les domaines du grand kâân du Khatay, marqués à cette place

sur la carte que lui avait jadis envoyée Toscanelli, un autre navigateur Italien, établi depuis longtemps en

Angleterre au port de Bristol, Jean Cabot de Venise, S'étant élevé vers l'ouest durant un de ses voyages,

arriva, le 24 juin 1494, en vue d'une terre &d'une ile inconnues, qu'il appela du nom de Saint-Jean, le

patron du jour; &il revint solliciter une commission royale qui lui assurât le privilége de ses découvertes

sous l'autorité de la Couronne d'Angleterre, ce qui lui fut accordé par lettres-patentes données à

Westminster le 5 mars 1496. Il effectua en conséquence, en 1497, sur un navire armé à Bristol au compte

du roi Henri VII, &accompagné de trois bâtiments marchands, un second voyage de trois mois, donc il

était de retour au commencement d'août, après une navigation de trois cents lieues le long d'une côte où

nul habitant ne s'était montré, &sur laquelle il avait planté la bannière britannique de Saint-Georges &le

pavillon vénitien de Saint-Marc.

De nouvelles lettres royales, du 3 février 1498, l'autorisèrent alors à choisir dans les ports d'Angleterre
jusqu'à six navires de charge destinés à transporter des colons aux terres &iles ainsi découvertes,

&bientôt deux bâtiments armés aux frais du roi &portant trois cents hommes partirent pour cette

destination sous les ordres de Sébastien Cabot, qui avait accompagné son père dans ses deux précédentes

explorations; mais la rigueur de la saison, bien qu'on fût au mois de juillet, lui fit perdre une grande partie

de son monde: arrêté par les glaces vers 56° à 58° de latitude, il descendit la côte jusqu'à la hauteur du

détroit de Gibraltar, &n'ayant plus de vivres, il revint en Angleterre, ramenant avec lui trois sauvages, qui

furent présentés au roi quelque temps après.

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