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Jacques Cartier - Voyage au Canada

Comment le seigneur Donacona accompaigné de Taignoagny &plusieurs aultres faignans aller a la
chasse aux Cerf &aux Dains, furent deux moys sans retourner. Et à leur retour amenerent grand nombre

de gens que n'avions accoustumé de veoir
.

Durant le temps que la maladie &mortalité regnoit en noz navires, se partirent Donnacona, Taignoagny,
&plusieurs autres, faignans aller prendre des Cerfz &Dains: Lesquelz ilz nomment en leur langaige

Aiounesta &Asquenoudo, parce que les neiges estoient &que les glaces estoient ja rompues dedans le

cours du fleuve, tellement qu'ilz pouvoient naviguer par icelluy. Et nous fut par Dom Agaya [Page 39]

&aultres dict, qu'ilz ne seroient que environ quinze jours, ce que croyons, mais furent deux moys sans

retourner. Au moyen dequoy eusmes suspicion qu'ilz ne feussent aller amasser grand nombre de gens

pour nous faire desplaisir, parce qu'ilz nous veoient si affoibliz, nonobstant que avions mys si bon ordre à

nostre faict, que si toute la puissance de leur terre y eust esté, ilz eussent sceu faire autre chose que nous

regarder. Et pendent le temps qu'ilz estoient dehors, venoient tous les jours force gens a noz navires,

comme ilz avoyent de coustume, nous apportant de la chair fresche de Cerfz &Dains, poissons fraiz de

toutes sortes: Lesquelz ilz nous vendoient fort cher, ou autrement myeulx aymoient l'emporter, parce

qu'ilz avoyent necessité de vivres pour lors, a cause de l'yver qui avoit esté long.

Comment Donnacona revint à Stadacone avec grand nombre de gens &feist ledict Donnacona du
malade de peur de venir veoir le cappitaine, cuydant que ledict cappitaine allast vers luy
.

Le vingt &ungiesme jour dudict moys d'Avril, Dom Agaya vint à bort accompagné de plusieurs gens
lesquelz estoient beaulx &puissans. Et n'avions accoustumé de les veoir: lesquelz dient que le seigneur

Donnacona feroit le lendemain venu: &qu'il apporteroit force cher de cerfz &autre venaison. Et le

lendemain vingt deuxiesme jour dudict moys, vint le dict Donnacona, lequel admena en sa compaignie

grand nombre de gens audict Stadacone, ne scavions à quelle occasion, n'y pourquoy: mais on dict à ung

proverbe, qui de tout se garde de aucuns eschappe. Ce que nous estoit de necessité; Car nous estions si

affoibliz tant de maladie que de gens mors, qu'il nous a fallu laisser ung de noz navires audict lieu de

saincte Croix. Le cappitaine estant adverty de leur venue, & qu'ilz avoient admené tant de gens: &aussy

que Dom Agaya le vint dire au cappitaine, sans vouloir passer la riviere qui seroit entre nous &ledict

stadaconé: ains feist difficulté de passer, Ce que n'avoit acoustumé de faire, qui nous donna doubte de

trahison. Voyant ce, le cappitaine envoya son serviteur accompaigné de Jehan poullet, lesquelz estoient

plus que nulz aultres aymez dudict peuple du pais, pour veoir que estoit audict lieu,&qu'ilz faisoient,

faignans les dictz [Page 40] poullet &serviteur estre aller veoir ledict Donnacona, parce qu'ilz avoient

esté longuement avec luy à leur ville lesquelz luy porterent aucun petit present. Et lors que ledict

Donnacona fut adverty de leur venue, feist le malade &se couche: Apres allerent en la maison de

Taignoagny pour le veoir, ou par tout trouverent les maisons si plaines de gens, que on si povoit remuer:

lesquelz on n'avoit accoustumé de veoir, &ne voulut permettre ledict Taignoagny que ledict serviteur

allast es aultres maisons; ains les convoya vers les navires la moytié du chemin, &leur dict que si le

cappitaine luy vouloit faire ce plaisir de prendre ung seigneur du pays nommé Agouanna, lequel luy avoit

faict desplaisir, &l'emmener en France qu'il seroit tenu à luy: Et feroit tout ce que vouldroit ledit

cappitaine, &que ledict serviteur retournast le lendemain dire la responce.

Quand le cappitaine fut adverty du grand nombre de gens qui estoyent audict lieu, ne scavoit à quelle fin,
se deslibera leur jouer finesse. Et prendre leur seigneur Taignoagny, Dom Agaya &des principaulx.

Aussi qu'il estoit bien desliberé de mener le dict seigneur en France pour compter &dire au Roy ce qu'il

avoit veu es pais Accidentaulx, des merveilles du monde. Car il nous a certiffié avoir esté à la terre de

Saguenay, en laquelle y a infini or, rubis &aultres richesses. Et y sont les hommes blancs comme en

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