|
Jacques Cartier - Voyage au Canada
Depuis la my Novembre jusques au quinziesme jour d'Apvril, avons esté continuellement enfermez dedans les glaces, lesquelles avoient plus de deux brasses d'espesseur. Et dessus la terre avoit la haulteur [Page 37] de quatre piedz de neiges &plus, tellement qu'elle estoit plus haultes que les bortz de noz navires: lesquels les ont duré jusques audict temps, en sorte que nos breuvages estoient tous gellez dedans les fustailles, Et par dedans nosdictes navires tant de bas que de hault, estoit la glace contre les bortz a quatre doigtz d'espesseur. Et estoit tout le dict fleuve, par autant que l'eaue doulce en contenoit jusques au dessus dudict Hochelaga gellé: durant lequel temps nous deceda jusques au nombre de vingt cinq personnes des principaulx &bons compaignons que nous eussions: Et pour l'heure y en avoit plus de cinquante, en qui on esperoit plus de vie &le parsus tous malades que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre: Mais dieu par sa saincte grace nous regarda en pitié: &nous envoya la congnoissance &remede de nostre guarison &santé de la sorte &maniere qu'il sera devisé en ce chapitre.
Comment par la grace de dieu nous eusmes congnoissance de la sorte d'ung arbre, par lequel nous avons esté guariz apres avoir usé dudict arbre, &la facon d'en user.
Ung jour nostre cappitaine voyant la maladie si esmeue &ses gens si fort esprins d'icelle, estant sorty dehors du fort, Et soy promenant sur la glace, apperceust venir une bende de gens de Stadacone, en laquelle estoit Dom agaya, lequel le cappitaine avoit veu dix ou douze jours auparavant fort malade de ladicte maladie que avoient ses gens. Car il avoit l'une des jambes par le genoul aussy grosse qu'ung enfant de deux ans. Et tout les nerfz d'icelle retirez: les dentz perdues &gastees, & les gensives pourries &infectées.
Le cappitaine voyant ledict Dom agaya sain &deliberé feust joyeulx esperant par luy scavoir comme il estoit guary: Affin de donner ordre &secours à ses gens. Lors qu'ilz furent arrivez pres le fort, le cappitaine luy demanda comme il s'estoit guary de sa maladie: lequel Dom agaya respondit qu'il avoit le jus &le marcq des fueilles d'ung arbre dont il s'estoit guary, &que c'estoit le singulier remede pour maladie. Ledict cappitaine luy demanda s'il y en avoit point la entour, &qu'il luy en monstrast pour guarir son serviteur qui avoit prins ladicte maladie audict Canada, durant qu'il demouroit avec Donnacona, [Page 38] ne luy voulant declarer le nombre des compaignons qui estoient malades. Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes pour en querir: lesquelles en apporterent neuf ou dix rameaulx, &nous monstrerent comme il failloit peller l'escorce &les fueilles dudict boys, &mettre tout boullir en eau, puis en boire de deux jours l'un, &mettre le marcq sur les jambes enflees &malades, &que de toute maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur langaige Ameda.
Tost apres le cappitaine feist faire du breuvage pour faire boire es malades, desquelz n'y avoit nul d'eulx qui voulsist essayer ledict bruvage, synon ung ou deux qui se misrent en adventure d'icelluy assayer. Tout incontinent qu'ilz en eurent beu, ilz eurent l'advantage qui se trouva estre ung vray &evident myracle. Car de toutes maladies dequoy ilz estoient entachez, apres en avoir beu deux ou trois foys, recouvrerent santé &guarison: Tellement que tel y avoit desdictz compaignons qui avoit la grosse verolle cinq ou six ans au parvant ladicte maladie: a esté par icelle medecine curé nectement. Apres ce avoir veu &congneu, y a eu telle presse ladicte medecine, que on si vouloit tuer, à qui premier en auroit. De sorte que ung arbre aussi gros &aussi grand que chesne qui soit en France, a esté employé en six jours: lequel a faict telle operation, que si tous les medecins de Louvain &de Montpellyer y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an, que le dict arbre a faict en six jours: Car il nous a tellement proffite, que tous ceulx qui ont voullu user, on recouvert santé &guarison la grace à dieu.
|